La naissance de Sleipnir

LEdda constitue un recueil de mythologie nordique très complet. Cette œuvre a été écrite par Snorri Sturlusson au XIIIè siècle. Snorri est né en 1179 à Hvamm, dans la région de Dalir, à l’ouest de l’Islande. Il appartient à une famille très ancienne et très influente. Très jeune, il quitte sa famille et va habiter chez Jon Loftsson, l’un des chefs les plus puissants de l’île, dans le domaine d’Oddi – principal centre intellectuel d’Islande.

Il y apprend certainement le latin et acquiert surtout une profonde connaissance de la tradition littéraire noroise.

Adulte, il épouse Herdis, la fille de Bersi, riche propriétaire terrien. Snorri voit sa fortune croître rapidement et devient un personnage politique de premier ordre. Dans ce contexte, en 1218, il répond à l’invitation du roi de Norvège Hakon IV (1204, †1263) qui règne sous la protection de son beau-père, le jarl Skúli Bárdarson (1189, †1240). Il demeure ainsi à la cour du roi deux années, mais à son retour en Islande, il est entraîné dans les querelles entre clans de l’île, lesquels s’affrontent au sujet de la volonté de la Norvège d’étendre sa souveraineté sur l’Islande. Sa situation dans l’île devient périlleuse ; il retourne en Norvège et y demeure encore deux années dans un contexte difficile, car le roi Hakon, devenu majeur, affronte son beau-père pour prendre le pouvoir. Finalement, il repart en Islande, bravant l’interdiction du roi Hakon. Considéré comme un traître, il meurt assassiné sur ordre du roi de Norvège, le 23 septembre 1241.

Couverture d’un manuscrit de l’Edda de Snorri. Illustré par Ólafur Brynjúlfsson (1760).

Homme politique, grand aristocrate, Snorri est aussi un remarquable poète qui maîtrise tout l’art de la poésie scaldique. Il rédige l’Edda sans doute lors de son premier séjour en Norvège. La première partie de l’ouvrage, la Gylfaginning, relate la visite du roi Gylfi aux dieux dans leur domaine d’Ásgarðr.

Un jour, le roi Gylfi offre à une vagabonde qui l’a diverti un royaume aussi grand que ce que pourraient labourer quatre bœufs en un jour et une nuit. Mais, la vagabonde est en fait une déesse Ase, ses bœufs les enfants qu’elle a eus d’un géant. Le territoire labouré dans le temps imparti est immense. Surpris, le roi Gylfi décide de connaître l’origine de ce pouvoir et, prenant la forme d’un vieillard, il se rend à Ásgarðr pour interroger les dieux eux-mêmes. Lorsqu’il parvient dans le palais des Ases, il prétend être un voyageur égaré nommé Gangleri et sollicite le gîte pour la nuit. Il est accueilli, pénètre dans la halle où une multitude d’hommes boivent, jouent et se battent. Puis, il est conduit devant trois hôtes, le Très-Haut, l’Egal du Très-Haut et le Tiers, qui siègent dans des trônes disposés l’un au-dessus de l’autre.

« Tiens-toi debout, là, devant nous
Pendant que tu questionnes !
C’est à celui qui raconte qu’il revient d’être assis. » dit le Très-Haut.

Manuscrit SÁM 66 (Islande, 1765-1766). Reykjavik, Institut Árni Magnússon.

Gylfi questionne ; le Très-Haut, l’Egal du Très-Haut et le Tiers répondent. Toute l’histoire du monde depuis ses origines jusqu’à sa destruction finale est évoquée. L’origine du temps, la création de l’Univers, l’apparition des races, l’organisation des neuf mondes autour du frêne Yggdrasill sont décrites. Puis, dieux et déesses sont présentés et, pour chacun d’eux, vient le récit d’histoires marquantes pour les dieux : l’enchaînement du loup Fenrir, la conquête de la géante Gerd par Skirir pour son maître Freyr, le rôle de la Valhöll et des Einherjar qui la peuplent, l’origine du coursier d’ Óðinn…


Gylfi demanda alors : Qui possède le cheval Sleipnir ? Et qu’y-a-t-il à dore à son sujet ?
Le Très-Haut répondit : Tu ne sais donc rien de Sleipnir ; et tu ignores les circonstances de son origine ! cela va te paraître digne d’être conté. Il arriva jadis…
in EddaChapitre 42, traduit par François Xavier Dillman, Gallimard.

Alors que les dieux se sont établis dans leur royaume d’Ásgarðr et qu’ils y ont bâti douze somptueux palais, aux toits d’or et d’argent, un bâtisseur, accompagné de son seul cheval, vient à eux. Óðinn, entouré des autres dieux, est assis sur son trône Hliðskjálf d’où il peut voir tout ce qui se passe dans les neuf mondes. Il siège dans son palais, Valaskjálf. Le bâtisseur s’incline profondément devant l’Ase suprême.

« Très-Haut, dit-il, ton royaume est grandiose et superbe. Sa beauté peut attiser la convoitise. Or, je vois qu’il est sans défense. Je suis un hardi constructeur. Je pourrais élever tout autour de tes forteresses, une muraille telle que personne, pas même le plus fort des géants, ne pourrait la prendre. »

Óðinn regarde l’homme qui se tient devant lui. Il est grand, puissamment musclé. Sa tunique fortement échancrée et dont les manches sont courtes laisse deviner un poitrail puissant, des membres charpentés et velus. Il porte de longs cheveux hirsutes et une barbe grise mange les joues de son visage buriné.

Du regard, l’Ase suprême consulte l’avis des dieux et des déesses assemblés près de lui, Frigg son épouse, Freyja, son fils Baldr et les autres. Tous l’invitent à poursuivre. Loki, parmi eux, sourit étrangement.

« Ton offre est intéressante. Quel salaire réclames-tu ? demande alors Óðinn

En trois misseri (1), je m’engage, Très-Haut, à établir une muraille si haute, si forte, si bien gardée par des tours puissantes, précédée d’un tel fossé que partout dans les neuf mondes, elle sera réputée comme imprenable. Avec elle, tu seras à l’abri de tes ennemis les plus farouches ; Fenrir même ainsi que les fils de Muspell n’oseront s’en approcher. En échange, je te demande la lune, le soleil et la belle Freyja qui se tient là, à tes côtés » conclut-il en lançant un regard concupiscent à la déesse.

Freia par Arthur Rackham (1910).
D’après l’Opera de Richard Wagner.

Óðinn s’est brusquement redressé sur son trône et il brandit sa lance Gungnir. Ce marché le trouble. Les dieux se sont regroupés autour de Freyja. La déesse s’est redressée. Ses yeux bleus étincellent. La colère que provoque en elle l’outrecuidance du bâtisseur la rend encore plus éclatante.

Alors Loki s’avance. Lui seul a reconnu la vraie nature du bâtisseur qui se présente comme un homme. Il est en réalité un géant des glaces, tout comme lui. A l’avance, il sourit de l’embarras dans lequel les Ases vont bientôt se trouver.

« Ecoute noble Óðinn, dit Loki en se penchant à l’oreille du dieu, en trois misseri, ce bâtisseur peut bien achever sa besogne… Cependant, il serait dommage de te priver du joyau qu’il propose de te construire… Accorde-lui seulement un misseri pour bâtir sa muraille ; il est certain qu’il ne pourra y parvenir. Tu garderas alors Máni et sa sœur Sol et Freyja avec toi et partout, on louera tes fortifications. »

Loki a justement flatté l’orgueil de l’Ase et celui-ci trouve le conseil judicieux.

« Soit, répond-il alors au bâtisseur, mais je te donne seulement un hiver pour accomplir ton ouvrage. »

L’homme fronce les sourcils. Son regard croise celui de Loki qui se tient toujours au plus près de l’Ase Suprême. Un fin sourire étire ses lèvres épaisses.

« D’accord, mais accorde-moi alors de pouvoir utiliser ce cheval qui m’accompagne comme auxiliaire. Svaðilfæri m’aidera à charrier les roches depuis la forêt où se situe la carrière jusqu’au chantier de construction. »

Óðinn observe le cheval. C’est un bel étalon noir, au poitrail puissant, mais alors qu’il avance vers son maître, il semble au dieu le voir boiter.

« Allons, reprend Loki, même aidé de ce cheval, il ne pourra réussir. L’animal est beau, mais je le crois bien commun. »

L’Ase suprême consulte l’assemblée des dieux. Ceux-ci hésitent, mais Loki flatte si bien leur ego qu’ils acceptent. Le marché est passé et celé sous la lance d’Óðinn.

Alors, le bâtisseur se met au travail, aidé de son seul cheval. Il prend la mesure des palais élevés sur Ásgarðr, laissant seulement de côté la demeure du dieu Heimdallr, et établit le plan de son ouvrage. Puis, lorsque la nuit vient, il part avec son cheval tailler les roches au plus profond de la forêt.

Au matin, les dieux sont étonnés du nombre de pierres que l’homme a à sa disposition pour commencer sa construction. Mais, ils ne s’inquiètent pas encore.

Les jours passent. L’ouvrage avance vite et bien. Chaque matin, le bâtisseur dispose d’un si grand nombre de pierres qu’il n’a pas besoin d’aller en chercher d’autres jusqu’à ce que la nuit revienne.

« Germaniens Götte » – de Robert Engels.
1919 Quelle & Meyer, Leipzig

Maintenant, les dieux s’alarment quelque peu. L’homme est-il magicien ? Une nuit, Baldr l’épie et il découvre, stupéfait, que le cheval Svaðilfæri, loin d’être boiteux, possède une force prodigieuse lui permettant de charrier plusieurs fois dans la nuit, quantité de roches.

L’hiver s’écoule… La muraille, d’une hauteur stupéfiante, couronnée de plus de cent tours, est presque achevée. Il ne reste qu’un pan de mur à élever et quelques portes à dresser.

Freyja s’indigne. Jamais elle n’ira avec homme inconnu et jamais elle ne quittera son palais Sessrumnir où elle reçoit la moitié des Einherjar morts au combat. Elle lance son char tiré par ses deux chats et, avec fracas, se rend auprès d’Óðinn. L’Ase suprême a lui-même convoqué tous les dieux. Dans trois jours, l’hiver s’achève et, contre toute attente, l’ouvrage sera terminé.

Ases et Vanes se demandent comment ils ont pu accepter un tel marché… Mettre en péril Freyja, la lune et le soleil pour une fortification ! Puis, soudain, ils se souviennent. Celui qui les a conseillés, pressés d’accepter… N’était-ce pas Loki ?

Les Dieux se saisissent de celui-ci et ils le somment de trouver une solution. Óðinn est le plus virulent. Il menace Loki de le précipiter dans le royaume de Jötunheimr ou, pire encore, de le tuer s’il ne les sort pas du mauvais pas où ses conseils les ont menés.

« Loki, j’aurais sans doute mieux fait de te laisser parmi les tiens, géants des glaces et des montagnes ! s’écrie l’Ase suprême. Maudit soit le jour où je t’ai accueilli parmi nous par égard pour ta mère Ase Laufey ! Je te promets les pires tourments si tu ne nous aides pas et si, par ta faute, je perds le soleil, la lune et la belle Freyja ! »

Loki a bien ri en voyant l’énorme force du cheval Svaðilfæri. Au fil des jours, il s’est amusé de l’inquiétude grandissante des dieux. Souvent, la nuit, il a tenu compagnie au bâtisseur lorsque celui-ci taillait les pierres.

Maintenant, il a peur de la colère de l’Ase et, en même temps, il jubile, car ces dieux si puissants, l’Ase suprême lui-même, implorent sa ruse et sa magie pour les sauver.

Il va céder et se soumettre. Mais peu importe ! Un jour viendra où les dieux plieront devant lui, le fils des géants de Jötunheimr, et où ses enfants emprisonnés, Hell, Fenrir et Jörmungand, seront libérés et vengés.

La nuit est venue. Loki a utilisé son don de métamorphose et il a pris l’apparence d’une fringante jument. Il attend dans la forêt. Bientôt, il reconnaît le pas du bâtisseur et celui de son cheval. Comme ils approchent, il se place sur leur passage. Svaðilfæri s’arrête. Loki hennit et s’ébroue. L’éclat de la lune fait resplendir sa robe argentée. L’étalon est captivé. Il devine que la jument qui vient d’apparaître est en rut. Le bâtisseur a lui aussi compris et, en vain, il tente de retenir son cheval. Mais celui-ci arrache harnais et liens, puis il s’élance vers la jument. Elle part au galop dans les bois, l’entraînant derrière elle.

Loki et Svadilfari. H. A. (Hélène Adeline) (1909).
Myths of the Norsemen from the Eddas and Sagas. Londres : Harrap

Ils courent et folâtrent ensemble toute la nuit. Le bâtisseur, désemparé, reste seul. Au matin, lorsque son cheval revient, il n’a aucune pierre pour travailler.

La nuit suivante, le bâtisseur, méfiant, a solidement harnaché l’étalon et il le tient fermement. Ils s’engagent dans la forêt avec prudence et sans bruit ; par précaution, il a même enveloppé les sabots de son cheval et ses propres pieds dans d’épais chiffons. Ils approchent de la carrière et déjà, le géant se moque de son appréhension. Cette nuit, il va pouvoir tailler et convoyer les pierres qui lui sont encore nécessaires pour achever la muraille. Ainsi, demain, la lune, le soleil et la blonde Freyja seront à lui. D’avance, il se réjouit de tenir la déesse dans ses bras.

Mais, c’était triompher trop vite. Car, la jument est là ; elle les attend, debout au milieu de la carrière, aussi pimpante et frétillante que la veille. Dès qu’il la voit, Svaðilfæri tire sur ses liens. Le bâtisseur tente de le calmer et de le retenir, mais l’étalon se cabre et rue. Il est fort et puissant ! A nouveau, il arrache son harnais et disparaît dans la nuit, à la suite de Loki.

Le lendemain, le bâtisseur fait travailler son cheval tout le jour, mais la vigueur de Svaðilfæri n’est pas la même sous la lueur du soleil que sous celle de la lune. Lorsque la nuit vient enfin, la muraille a progressé. Le géant ne s’avoue pas encore vaincu. S’il peut charrier toutes les pierres manquantes avant l’aube, alors il achèvera la porte restante avant la fin du jour suivant et il aura respecté le contrat.

Cette fois, le bâtisseur se montre plus prudent. Il choisit d’emprunter une autre voie pour gagner la carrière, un chemin détourné, plus abrupt et plus long, et il bande les yeux de son cheval. C’est lui qui le guidera. Loki s’amuse de ces précautions et, comme il aime jouer aux dépens des autres, il laisse le bâtisseur travailler à son aise une bonne partie de la nuit. Les charrois se succèdent ; les pierres s’amoncellent près de la porte manquante. Le géant se prend encore à rêver ; il tient la belle Freyja dans sa maison. Il est si sûr de lui qu’il parle tout haut à la déesse qu’il imagine devant lui tandis qu’il taille les pierres.

Loki s’esclaffe. D’un coup, il se métamorphose et, d’un bond, il saute auprès de Svaðilfæri. L’étalon se cabre et s’élance. Le charroi vole en éclat. Emporté par la jument, le cheval fuit dans la nuit une nouvelle fois.

Le bâtisseur a perdu. Il ne peut achever la fortification dans le temps imposé. Les dieux se sont réunis autour de lui et Óðinn le remercie pour le travail accompli. Alors, le bâtisseur voit la jument qui durant trois nuits a détourné son cheval de son labeur, piaffant parmi les dieux assemblés. Puis, l’instant d’après, elle a brusquement repris l’apparence de Loki. Il comprend soudain comment il a été joué. Sa fureur est telle qu’il ne peut plus longtemps dissimuler sa vraie nature. D’homme, il se transforme en un impressionnant géant des glaces. Les dieux, saisis, reculent. Óðinn lève sa lance haut dans le ciel et appelle Þórr.

Le dieu, parti combattre trolls et autres créatures, surgit et, d’un coup de son marteau Mjöllnir, il fracasse sans pitié le crâne du géant belliqueux.

Loki, mélancolique, s’éloigne. Il sait porter en son sein, le fruit de ces trois nuits d’amour avec l’étalon Svaðilfæri.

La porte reste inachevée. Les dieux terminent eux-mêmes l’ouvrage. Lorsque leur labeur prend fini, Loki, le géant hermaphrodite aux mille apparences, met bas un splendide poulain.

Sa robe grise est semblable à celle de sa mère. Mais son poitrail puissant et ses longs crins noirs sont ceux de son père.

Il est magnifique ! Huit longues et vigoureuses pattes le soutiennent. Des runes sont gravées sur ses dents. Óðinn est subjugué. Sleipnir – celui qui glisse – fidèle et rapide comme aucun autre coursier, sera dorénavant sa monture. Ainsi, le décide-t-il.


Sleipnir devient donc le coursier d’Óðinn. Il a un double rôle: c’est d’abord une créature chamanique qui permet à l’Ase suprême de voyager entre les différents mondes. C’est aussi un cheval psychopompe qui emmène les guerriers morts au combat jusqu’à la Valhöll. Il est, avec Grani son fils, monture du héros Sigurd, le seul cheval de la mythologie noroise à pouvoir gagner le royaume de Hel. Sleipnir est également fortement lié à l’arbre Yggdrasill et se confond avec lui. Comme l’arbre, pilier des neuf mondes, Sleipnir peut voyager et relier les mondes entre eux. Lorsqu’Óðinn se pend neuf jours et neuf nuits à l’arbre, afin de connaître le secret des runes, Sleipnir est d’abord attaché au frêne.

Il est fils de Loki et, dans l’ensemble de ses enfants « monstrueux », il est le seul que les dieux gardent auprès d’eux. Les trois autres enfants, engendrés avec la géante Angrboða du Jötunheimr, le loup Fenrir, le serpent de Miðgarðr et Hel, la déesse de la mort, sont jugés dangereux. Óðinn les éloigne. Le serpent est jeté dans la mer ; le loup est enchaîné ; Hel est reléguée au royaume des morts dont elle devient la gardienne.

Sleipnir by SceithAilm on deviantART

Notes :

1 – L’année viking est divisée en deux semestres ou misseri, un d’hiver et un d’été.

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