Esprit, vous avez dit Esprits ?

Depuis toujours l’Homme n’a pas eu de plus grande quête que celle de comprendre le Monde dans lequel il vit. Il a ainsi cherché à classer, codifier et structurer toutes les choses qui lui étaient accessible. Si la tâche est ardue, mais scientifique, avec les différents règnes (minéral, végétal et animal). Elle devient personnelle et spirituelle lorsque l’on cherche à comprendre ce qui nous est encore invisible. Tour à tour, et au fil des âges, des réponses et des pistes ont été apportées par la Philosophie, la Mystique et la Religion. Tentons d’y voir un peu plus clair.

« L’air en sa totalité est rempli d’âmes, et ces âmes sont appelées démons et héros. »

– Diogène Laërce, VIII, 32.


Préambule


L’Humanité a toujours considéré que le Règne animal n’était pas la seule forme d’intelligence sur Terre. Quelque soit la Culture, il existe toute une variété de croyances populaires qui atteste de la présence d‘entités invisibles qu’il convient de respecter, voir même d’adorer.

Bien avant le monothéisme des religions abrahamiques, il existait l’Animisme et le Chamanisme. Ces connaissances subtiles sur notre monde n’ont pas disparuent pour autant, elles ont perdurées en changeant parfois de formes et de noms mais sont toujours vivaces.

Un Esprit est selon la définition classique un être immatériel, une entité invisible ou une âme désincarnée. Esprit (Lt. Spiritus) fait parti avec le mot Âme (Lt. Animus) d’un diptyque mystique dont les définitions et les sens peuvent complètement changer selon la tradition qui les évoquent.

Dans cet article, nous nous placerons dans un contexte animiste et polythéiste, ainsi les mots démon ou enfer par exemple n’auront aucun rapport avec la définition monothéiste classique que l’on pourrait s’en faire.


« En premier lieu, honore les dieux immortels, selon le rang qui leur est assigné.
Révère aussi le Serment. Ensuite, honore les héros glorieux
Et les démons terrestres en accomplissant les prescriptions de la loi.
Honore aussi tes parents et ceux qui sont nés dans ta parenté. »

– Vers d’or pythagoriciens, 1-4.

La Philosophie antique avec la Théogonie d’Hésiode puis Pythagore s’est attelée à comprendre et à hiérarchiser les Esprits. Ainsi pour les Grec, il existe quatre ordres intelligents : Les Dieux / Les Démons (Gr. Daímôn) / Les Héros / Les Hommes. Les Romains, héritiés de la Grèce antique, ajoutèrent toutefois quelques emprunts à la culture étrusque :

  • Les Dieux
  • Les Mânes (Spectres bienfaisants)
  • Les Lares (Familier ou Héros)
  • Les Génies (Esprit des Lieux)
  • Les Larves (Génies néfastes)
  • Les Lémures (Spectres malfaisants)

 


Spectres – Esprits issus de l’Homme


Les Romains croyaient à la persistance après la mort de l’Âme/Esprit et que celle-ci devait être accompagnée vers l’Enfer. Ainsi lorsque l’on fondait une ville, on creusait d’abord un trou rond (Mundus : symbole du ciel renversé). Dans le fond de celui-ci, on encastrait une pierre (lapis manalis) qui figurait une porte de l’Enfer. Pour laisser le passage aux Mânes (Lt. Manibus : bienfaisants), on écartait cette pierre aux mois août, octobre et novembre.

Parmi ces esprits provenant de l’Homme, les mânes sont donc les âmes de ceux qui ont eu une sépulture convenable. Les Lémures sont celles de ceux qui n’ont pas eu de sépulture décente (criminel, mort tragique et violente) et qui hantent les maisons. Pour les mettre en fuite, des fèves noires étaient jetées par-dessus l’épaule gauche de chaque père de famille dans chaque foyer. Cette pratique visait à apaiser d’éventuelles apparitions pour épargner les vivants.

Les Lares, parfois aussi appelés Genius loci (Lt. Esprit du lieu), sont des esprits tutélaires d’origine étrusque. Ils sont particuliers à chaque famille, le Lar familiaris est le protecteur de la maison et de toute la famille. Ce sont des ancêtres, des héros ou des personnages-concept qui cristallisent les buts et l’origine d’une famille. A l’origine le Lar étrusque (Et. Seigneur) était un génie propriétaire (serpent) habitant certains endroits comme par exemple les carrefours, les sources etc…

La représention des Lars importent peu car ce sont en fait des allégories spirituelles entretenues par les croyances de la famille. Ils ne faut pas les confondre avec les Pénates romaines, qui sont des statuettes de divinités censées garantir nourriture et boisson à la famille. L’Autel de chaque maison contenait ainsi un Lare et deux Pénates.

Les Lares peuvent être assimilés dans une certaine mesure aux Esprits-maîtres du Chamanisme et bien sur aux Animaux-familier de la Sorcellerie européenne.

 


Génies – Esprits issus de la Nature


« Les lieux inaccessibles aux hommes sont peuplés d’une foule de créatures très anciennes qui habitent les forêts, les bois, les sanctuaires sylvestres, les lacs, les sources et les fleuves. »

– De nuptiis Philologiae et Mercurii, II, 35 – Martianus Capella

Les Génies (Lt. Genius : former) sont des manifestations des puissances de la Nature. La génération peut être spontanée comme c’est le cas avec les Elémentaires, ou la conséquence des activités humaines avec les Larves.

Les Esprits de la Nature sont classés selon leur nature élémentaire (de feu, d’eau, d’air, de terre), ainsi que leur habitat (démons des quatre points cardinaux, démons diurnes, nocturnes, sylvestres, montagnards, champêtres, domestiques).

Nicolas Pierre Henri de Montfaucon de Villars, en 1670, met en correspondances démons et Éléments, et il simplifie Psellus, poursuit Paracelse. Les sylphes sont d’air, les ondins d’eau, les gnomes de terre, les salamandres de feu :

« L’air est plein d’une innombrable multitude de peuples [les Sylphes] de figure humaine, un peu fiers en apparence, mais dociles en effet : grands amateurs des sciences, subtils, officieux aux sages, et ennemis des sots et des ignorants. Leurs femmes et leurs filles sont des beautés mâles, telles qu’on dépeint les Amazones… Sachez que les mers et les fleuves sont habités de même que l’air ; les anciens Sages ont nommé Ondins ou Nymphes cette espèce de peuple… La terre est remplie presque jusqu’au centre de Gnomes, gens de petite stature, gardiens des trésors, des minières et des pierreries… Quant aux salamandres, habitants enflammés de la région du feu, ils servent aux philosophe (p. 45-48). »

Selon l’Islam, les Djinns sont des créatures élémentaires dotées de pouvoirs magiques, ils ont été créés d’un tissage de « la lumière d’une flamme subtile provenant d’un feu sans fumée ». L’Homme quand à lui fut créé à partir d’Argile. Djinns & Humains sont appelés à croire en Dieu et subiront le Jugement Dernier. Il existe des bons et des mauvais Djinns tout comme il existe des bons et mauvais humains.

« Et lorsque nous dîmes aux Anges : « Prosternez- vous devant Adam », ils se prosternèrent, excepté ‘Iblîs (Satan) qui était du nombre des djinns et qui se révolta contre le commandement de son Seigneur. »

– Coran 18 – verset 50.

Les élémentaires sont donc considéré par l’Hermétisme et l’Islam comme une race à part entière. Toutefois, il existe une infinité d’autres génies que l’on peut rapprocher du concept des Kamis japonnais.

Les kamis s’attachent à des objets sacrés, êtres spirituels, animaux, sources, chutes d’eaux, montagnes sacrées, phénomènes naturels, symboles vénérés. Ils sont réputés favoriser les rapports entre les parents et les enfants et les ancêtres et leurs descendants. Ce sont des esprits célestes ayant des pouvoirs, mais n’étant pas tout-puissants, et aussi des esprits terrestres dispensant des bénédictions ou des sanctions aux gens sur terre.

Ushi Oni : Yokai qui terrorise les pêcheurs aux abords des côte

Un Génie ou Kami (Japon) qui perd son habitat ou son but (décès du propriétaire, absence de culte etc…) devient par la force des choses un Yōkai (Japon) ou Larves (Lt. Larvae : néfaste). Ce sont des Génies errants plus ou moins néfastes qui cherchent à survivre. Ils peuvent parasiter des gens, s’attacher à un objet ou à un lieu de substitution.

Il est intéressant de constater que c’est ce même mot « Larve » qui fut retenu par le courant New-Age pour désigner des énergies parasites qui peuvent entraver et épuiser la volonté et l’énergie des Hommes. L’Esotérisme moderne considère les Larves comme des énergies résiduelles sans intelligences, ni âmes.

En Occident, l’ensemble de ces créatures est rassemblé sous la dénomination de Démons. Le mot « Démon » (Lt. Daemon) est un emprunt au grec ancien « daímôn », signifiant plus ou moins « esprit », « génie » ou « familier ». La civilisation gréco-romaine distinguaient les Agathodémon (Gr. Bon Génie), les Cacodémon (Gr. Mauvais Génie) et les Eudémons (Gr. Génie ailé).

Agathodémon avait l’apparence d’un serpent et détenait une fonction de protection du foyer, de la famille, ce qui faisait de lui une divinité de premier plan.  Alexandre le Grand lui aurait fait construire un temple à Alexandrie où il fut associé à Chai, le bon génie égyptien protecteur des récoltes et des vignes.

Les Cacodémons furent utilisés par l’Hermétisme moderne pour désigner les Démons sous un sens Judéo-chrétiens. Tandis que les Eudémons, les génies ailés sont très semblables à l’imaginaire de l’Ange.

On pensait qu’ils étaient les intermédiaires entre les Hommes et les Dieux, on les invoquait pour les travaux de Divination et pour la création artistique comme la Poésie. De nos jours, on parlerait d’Ange-Gardien ou de Muse, mais Socrate l’appelait son Daimôn.

La Civilisation Gréco-romaine influencé par l’Egypte et la Perse pensait ainsi que chaque individu avait un bon (Agathodaïmon) et un mauvais (Cacodaïmon) génie, attachés à lui depuis la naissance et qui était à l’origine de ses pulsions. Une partie du Mysticisme consiste justement à laisser s’exprimer son Démon intérieur pour le comprendre et ainsi former un être complet.

La Description des Agathodémon n’est pas sans rappeler celle des Lares romains. Cela provient du fait que les Lares romains sont un emprunt aux Lars étrusques (Et. Seigneur) qui étaient des génies propriétaires et protecteurs. Le Syncrétisme romain tenta de fusionner ce concept avec celui du culte du Héros et des Ancêtres grecque en tant que protecteur du foyer et de la famille.

 


Le Cas des Égrégores


L’Utilisation du terme Égrégore est courant de nos jours dans tous les milieux mystique et spirituelle car il apporte une réponse facile à la nature de beaucoup d’entité que l’on a parfois du mal à classifier.

Le mot Égrégore provient du Livre d’Hénoch dans lequel il désigne une catégorie d’Esprits veilleurs (Gr. égrègorsis) intermédiaire entre les Hommes et Dieu. Ce mot réapparu à l’époque moderne sous la plume de Victor Hugo dans « La Légende des Siècles ».

Mais ce fut réellement Eliphas Lévi qui lui donna une nouvelle  signification. Il inventa une étymologie faisant dériver le mot Égrégore de Grex (Gr. Troupeau) et de égrègoraô (Gr. être éveillé). Ainsi pour Lévi, l’égrégore un concept désignant un esprit de groupe, une entité psychique autonome ou une force produite et influencée par les désirs et émotions de plusieurs individus unis dans un but commun.

Cette idée de Forme-Pensée fut alors reprise par toutes les grandes Sociétés Secrètes (Rose-Croix, F+M, Golden Dawn) pour expliquer une partie des mystères de la Théurgie et de la Magie en général. Son impact fut considérable car l’époque était à l’Orientalisme et la notion d’égrégore était étrangement similaire aux Tulpas du Bouddhisme tantrique et tibétain.

« Un Bodhisattva accompli est capable de créer dix sortes d’émanation magiques matérialisés. Le pouvoir de produire des Tulpas n’est cependant pas exclusivement réservé aux êtres exaltés. Tout être humain, génie ou démon peut être possédé par celui-ci. La seule différence vient du degré de puissance, et cela dépend de la force de la concentration et de la qualité de l’esprit lui-même  …

Une fois que le Tulpa est doté d’assez de vitalité pour devenir un être réel, il tend à se libérer du contrôle de son fabricant. D’après les occultistes tibétains, tout comme l’enfant, lorsque son corps est terminé et capable de vivre à l’écart, il quitte le ventre de sa mère. »

– Alexandra David-Néel.

De nos jours, l’égrégore est mis à toute les sauces. Il est vu comme un simple outil, un alter ego immatériel, voir même un dieu protecteur :

  • Le Folklore croit que certains lieux sont hantés/bénis par des égrégores alimentés par les mauvaises/bonnes pensées des voyageurs. Et que certaines hallucinations collectives sont donc bien réelles.
  • La Sorcellerie considère que les Sortilèges sont la manifestation des égrégores personnels inférieurs que l’on appelle parfois familiers ou servants. Ils peuvent être issus du sorcier lui-même ou de génies/démons assujetti par la volonté.
  • La Wicca considère que tous les Coven sont sous la protection  d’un égrégore de groupe qu’il faut alimenter et qui peut ainsi dispenser ses grâces.
  • Le Bouddhisme tibétain croit que toute médiation soutenue tend à la création de Tulpas, mais que seul les méditations de groupe ou celle d’un Bodhisattva peuvent créer un Tulpa matérialisé visible par tout le monde.
  • Carl Gustav Jung croyait aux égrégores et pensait qu’un état psychotique pouvait amener à la création involontaire d’un double (Doppelgänger). Ce dernier alimenterait les délires du sujet le faisant peu à peu sombrer dans un état bipolaire.
  • La plupart des néo-païens pensent que les Dieux sont en fait des méta-égrégores alimentés par les aspirations de leurs fidèles.

Il est bien possible en effet que toutes les entités (esprits, génies, démons) ne soient en fait que des égrégores plus ou moins évolués inspirés par les prières, les sentiments et les rêves de l’humanité dans sa globalité.

4 commentaires

  • La conclusion de l’article démontre une contradiction par rapport au développement du sujet.
    Si j’ai bien suivi, il faut distinguer les esprits issus de la pensée collective humaine avec les genies de la nature.
    Hors la conclusion rangent les élémentaux parmi les égrégores. De mon point de vue l’esprit de la Nature est déconnecté de la pensée humaine, l’homme n’a qu’un champ d’interaction très faible avec les élémentaux.
    Pour revenir à Paracelse, dans la voie sèche de l’alchimie occidentale médiévale, certaines opérations nécessitent une chaleur de foyer bien supérieure à celle d’un feu de bois conventionnel.
    Dans ce cas, l’alchimiste organisait son foyer en forme de nid de façon à accueillir la Salamandre. Sans elle, impossible de faire fondre le métal. Et cela peut prendre plusieurs années avant que la Salamandre vienne habité le foyer.
    C’etait le cadeau qu’offrait le maitre alchimiste à son disciple : une flamme habitée d’une salamandre. .
    Les récits médievaux insistent sur le fait qu’il ne vaut mieux pas être brûlé par ce feu, la sensation de brulure dure des mois…

  • Je ne vois nul part mention d’une appartenance des élémentaires au genre égrégrorique. Tout l’inverse, car je considère personnellement (par expérience) que ce sont vraiment des esprits à part : né des principes élémentaires (4 méta-éléments). Ce qui explique qu’il est impossible de communiquer avec de façon intelligible.

    De plus, tu nous parles de Génie de la Nature ; hors ce ne sont pas des esprits élémentaires puisque ce sont des Génies. Donc soit tu fais références au Petit Peuple (Faerie en anglais), soit à un principe animiste comme c’est le cas avec les Kamis.

    Pour une grande partie des mythologies antiques, le petit peuple est un ensemble de races (car ils ont des rapports entre eux) à part entière évoluant sur des plans différents. Monde parallèle par exemple (voir Yggdrasill). L’attachement à un élément est présent mais pas obligatoire, de même il existe dans ce cas d’autres sous-éléments (glace, bois, métal etc…)

    Pour être plus clair : Un Sylphe est un Esprit Aérien, un Alfe (Elfe, fée) est un Génie Aérien. Le fait de savoir si les Alfes (ou les Korrigans etc…) sont véritablement une race à part sera le sujet d’un prochain article.

    Certains considère que c’est le cas, c’est l’approche druidique ou asatruar, d’autres que ce sont juste des égrégores parmi d’autres.

  • Article intéressant sur l’historique des différent esprits dans des cultures multiple.
    Une petit remarque sur votre commentaire d’impossibilité de communiquer avec les esprits de la nature, il me semble que cela est du passé. Au présent, le lien est possible et même assez simple.
    voir par exemple sur http://www.esprit-de-la-nature.fr
    belle et bonne journée

  • Merci pour votre commentaire 🙂 Par communiquer, j’entends un dialogue intelligible et non juste un ressenti. Après je me trompe peut-être mais personnellement même s’il m’est arrivé de voir, sentir, entendre des élémentaires, jamais je n’ai pu entamer la causette 😀 Ce qui n’est le cas avec d’autres types d’entités. Si cela vous arrives, je serai curieux d’en savoir plus.

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