La légende de Merlin

Popularisé par Walt Disney et son dessin animé Merlin l’Enchanteur (1963), Merlin est un des personnages les plus énigmatiques du cycle arthurien. Tour à tour enchanteur ou druide, homme de cour ou sauvage, ses visages sont multiples et sa vraie nature un mystère.

Merlin porte plusieurs noms: « Myrddin » ou « Myrdhin » en gallois, « Merzhin » ou « Mellin » en breton, « Laïloken » en Ecosse. L’origine de son nom remonterait à l’époque des druides celtiques.

Généralement représenté comme un mage commandant aux éléments et aux animaux, Merlin est un personnage récurrent dans la mythologie brittonique.

Merlin est surtout connu pour son rôle dans le cycle arthurien où il tient le rôle d’Enchanteur de Bretagne à la cour du roi Arthur. Il s’avère cependant que certains récits gallois bien plus anciens parlent déjà de ce personnage qui présente plusieurs facettes : Merlin, l’homme sauvage, le fou du bois, le prophète.


Le Merlin du cycle arthurien


Le nom de «Merlin» est vraisemblablement adopté aux alentours du XIIe siècle. Sa légende est très complexe. Ce personnage a t-il vraiment existé? La majorité des ouvrages qui évoquent Merlin, parlent aussi d’Arthur et des chevaliers de la Table Ronde. Ces écrits datent du XIIe siècle au XVIe siècle C’est l’influence chrétienne du Moyen Âge qui, atténuant les éléments païens du récit, en fait une légende religieuse.

Dans son roman Merlin, datant du XIIIe siècle, Robert de Boron décrit la naissance extraordinaire de Merlin : sa mère vierge est abusée par un incube. Le Diable, furieux que Dieu ait donné naissance à Jésus et lui ait permis de racheter le pêché originel, crée Merlin, un « antéchrist » chargé réduire à néant l’oeuvre du Sauveur. Sauvé par par le père Blaise qui le baptise à sa naissance et par l’innocence de sa mère, Merlin devient le mage doté d’une grande sagesse qui conseille les puissants et se met au service de la religion chrétienne – notamment, en guidant Arthur (choisi par Dieu pour être roi) dans la quête du Graal.

Certains textes mentionnent que Merlin, sous le règne d’Uter, crée la Table Ronde. L’objectif de Merlin est de réunir les meilleurs chevaliers afin de mettre en place une nouvelle chevalerie, une communauté quasi-religieuse. Merlin explique que la Table Ronde représente une place destinée à qui aura l’agrément de Dieu et qu’elle doit être perçue comme une réplique de la Table de la Cène et de la Table du Graal créée par Joseph d’Arimathie.

Tous les éléments pour faire du règne d’Arthur un règne chrétien sont en place.

Merlin est à l’origine de la naissance d’Arthur. Lors de la grande fête de Noël organisée par Uterpendragon, le Duc de Cornouaille vient accompagné de son épouse Ygerne. Uterpendragon, célibataire, tombe éperdument amoureux de cette femme d’une beauté exceptionnelle. Ygerne, vertueuse et fidèle, informe son époux des avances faites par le roi; le duc décide de quitter la cour et d’enfermer sa femme dans son château de Tintagel. Ne pouvant assiéger le château de son vassal, Uter demande l’aide de Merlin. Ce dernier use d’une potion de polymorphie et donne au roi l’apparence du Duc de Cornouille qui se trouve sur un champs de bataille à ce moment là. Ygerne accueille Uter à bras ouverts et ne se rend pas compte que celui qui partage sa couche n’est pas son mari. Arthur est engendré cette nuit-là. Le lendemain, on apprend que le duc a été tué pendant la nuit. Le roi peut épouser Ygerne. Mais Merlin qui a accepté d’aider Uter demande une compensation: l’enfant qui a été engendré. Merlin sous l’apparence d’un vieillard prend l’enfant et le confie à Auctor en lui demandant de le faire baptiser, de le nommer Arthur et de l’élever. Ainsi Merlin est responsable de la naissance d’Arthur et de son accession au trône de Bretagne.

Toujours selon la légende, Merlin tombe amoureux de Niniane ou Vivianne, la Dame du Lac. Elle devient son disciple et Merlin lui confie le secret qui permet de se lier à un homme pour l’éternité. Vivianne, souhaitant garder Merlin à ses côtés, use de cette magie alors que Merlin est endormi. Merlin, au grand damne de la Dame du Lac qui ne pensait pas cette magie aussi puissante, se retrouve enfermé à jamais dans une geôle. On dit qu’il est encore enfermé de nos jours et qu’il se trouve dans la forêt de Brocéliande (actuelle forêt de Paimpont) où l’on trouve sa « tombe ».

Tombeau de Merlin – Brocéliande

Si les récits du Moyen-Age sont les plus connus et les plus nombreux, d’autres récits mettant en scène Merlin précèdent de plusieurs siècles la légende arthurienne. Ils nous racontent un Merlin sombre et sauvage, souvent aux prises avec la folie.


Merlin le Sauvage


Myrddin Wyllt ou Merlinus Caledonensis or Merlin Sylvestris est un personnage de légende galloise, connu comme étant un prophète et un fou. Il serait un personnage historique ayant vécu à la fin du VIe siècle en Brittanie. Il est probablement celui que l’on nomme Laïloken en Ecosse. Né autour de l’an 540, il aurait une soeur jumelle appelée Gwendvdd or Languoreth.

Myrddin Wyllt – Wild en anglais – signifie sauvage ou des bois. Un jour prince des hommes, il est devenu roi de la forêt. Il parle la langue des animaux et les animaux l’écoutent. Ils sont la seule compagnie qu’il supporte, le monde des hommes l’ayant rendu fou. Cette folie lui a offert le don de prophétie.

Plusieurs poèmes gallois sont attribués à Myrddin. Ils sont conservés dans le Livre Noir de Carmathen (1200) et le Livre Rouge de Hergst (1400). Ces 6 poèmes transcrits au Moyen-Age, sont vraisemblablement beaucoup plus anciens.

Dans deux de ces poèmes, Afalennau et Hoainau, Myrddin parle de la bataille d’Arfderydd. Avant d’être frappé par le don de prophétie, Merlin était un seigneur gallois redouté par ses ennemis, renommé à la court du roi Gwenddolau. Mais après la bataille d’Arfderydd il change radicalement. Cette bataille se déroule à Arthuret (près de Carlisle) et oppose le victorieux Rhydderch Hael (ou Riderch I de Alt Clut) à Gwenddoleu qui perd la vie. Après la défaite de son seigneur, Myrddin fuit dans la forêt de Celyddon croyant être chassé par les hommes de Rhydderch Hael. C’est là qu’il découvre son don de prophétie. Il devient fou et vit avec les animaux. Il s’accuse d’avoir tué le fils et la fille de sa sœur Gwenddydd lors du combat, et s’en repend amèrement.

C’est dans la forêt de Celyddon qu’il erre « dans la misère du hors-la-loi », avec la folie et les vagabonds, dormant dans « la neige jusqu’aux hanches en compagnie des loups de la forêt, des glaçons dans sa chevelure ».

L’ Afalennau et Hoainau font référence à des personnages historiques dont Rhydderch Hael, roi de Dumbarton à la fin du 6ème siècle et peut-être Gwenddoleu, le protecteur de Myrddin. La Bataille d’Arfderydd aurait vraiment eu lieu en 573 selon les Annales Cambriae.

Dans un dernier poème, plus récent que les Afalennau, intitulé Cyfoesi Myrddin a Gwenddyd ei Chwaer (conversation entre Myrddin et sa soeur Gwenddyd), Gwenddyd appelle Merlin «mon Llallogan». Llallog signifie frère, ami ou jumeau. Or, on retrouve dans des récits écossais un personnage nommé Lailoken.

Lailoken

Lailoken apparaît dans la Vie de Saint Kentigern (XIIe siècle). C’est un fou, un bouffon vivant à la cour du roi Rydderch et qui possède le don de prophétie.

Dans le conte Lailoken et Kentigern (antérieur à l’écrit précédent), le saint rencontre dans la forêt un fou hirsute et nu qui se prénomme Lailoken. Ce dernier raconte au saint que pendant la bataille qui a eu lieu entre Lidel et Carwannok, il a vu le ciel s’ouvrir et a entendu une voix puissante l’accuser d’être responsable du sang versé. La voix le condamne à partager la vie des bêtes sauvages pour expier sa faute. Alors dans le ciel apparaissent une lumière intense et une horde de guerriers brandissant vers lui leurs lances. Il devient fou et s’isole dans la forêt.

Lailoken rend plusieurs fois visite à Kentigern par la suite et finit par lui demander les saints sacrements, prophétisant sa triple mort: lapidé, percé par un pieu et noyé. Et le jour même les bergers du roi Meldred le frappent, le jettent dans la rivière Tweed où son corps est transpercé par un peu ; il périt noyé. Sa prophétie se trouve ainsi accomplie. Sa tombe se trouverait près de la rivière Tweed dans le village de Drumelzier, près de Peebles.

Un autre conte, Lailoken et Melred, explique pourquoi le roi Melred fait assassiner Lailoken: le fou avait en fait révélé au roi que sa femme était coupable d’adultère.

Les similitudes entre Myrddin/Merlin et Lailoken sont manifestes: ce sont deux fous doués de pouvoirs prophétiques qui vivent dans la forêt. Les deux personnages sont rongés par la culpabilité, persuadés d’être la cause de la mort d’autres personnes. Ils sont tous deux associés au roi Rhydderch et deviennent fous à la suite d’une bataille. Deux batailles qui semblent d’ailleurs n’en former qu’une seule puisque entre Lidel et Carwannok, là où Lailoken situe sa bataille, se trouve un lieu dit Arthuret qui est certainement l’Arfderydd des poèmes gallois. Il s’agirait donc du même endroit et de la même bataille, les chances sont fortes pour que Myrddin et Lailoken ne soient en fait qu’un seul et même personnage.

Ces récits, qu’ils soient gallois, écossais or irlandais, découlent tous d’une seule et unique légende qui fût adaptée en fonction des traditions et acteurs des différentes régions. La légende est très certainement née au sud de l’Ecosse puis diffusée en l’Irlande, par l’intermédiaire du royaume de Dal Riada, qui s’étendait du nord-ouest de l’Ecosse au le Pays de Galles. C’est là que Geoffroy de Monmouth va la récuperer au XIIe siècle.


Historia Regum Britanniae et Vita Merlini


En lisant les passages consacrés à Merlin dans l’Historia Regum Britanniae (1136) on remarque tout de suite que le personnage diffère totalement du sauvage rencontré en Ecosse. Geoffroy de Monmouth décrit un enfant fils d’une noble femme, fille du roi Dyfed (Démétie) et d’un incube. Dans ce texte, Merlin vit à Kaermerdin où les envoyés du roi Vortigem viennent le chercher pour le sacrifier.

Les mages du roi Vortigem lui ont conseillé de verser le sang d’un enfant sans père sur les fondations de son nouveau château qui s’effondre aussitôt construit.

Vortigem

Merlin convainc le roi de ne pas le sacrifier en révélant la véritable cause des effondrements : deux dragons – un blanc représentant les Saxons et un rouge représentant les Brittons – se battent sous les fondations. Après avoir énoncé plusieurs prophéties, Merlin est engagé par Vortigem en tant que devin. Il deviendra alors tour à tour conseiller d’Ambroise Aurèle et surtout d’Arthur. C’est la première fois que Merlin, dit ici Merlinus Ambrosius et Arthur sont mis en relation.

Geoffroy de Monmouth a basé son récit sur l’Historia Britonum de Nennius pour créer son personnage de Merlin. Nennius était un moine gallois du début du IXe siècle qui compila les récits historiques et légendaires de l’ïle de Bretagne. Il rapporte entre autres la légende d’Emrys Wledic, enfant sans père qui vit dans le Glewyssig (Glamorgan). Il se nomme aussi Ambroise Aurélien et est connu sur le continent sous le nom de Riothamus (« grand roi »). Emrys Wledic fut battu par les Wisigoths à Déols (Châteauroux) en 469.

Nennius a dû mélanger, sciemment ou non, un récit historique et un récit légendaire où Emrys devient un enfant sans père doué de pouvoirs magiques. Geoffroy base donc son récit sur celui de Nennius et utilise Ambroise Aurélien dans son Historia – il devient le frère d’Uter Pendragron et donc l’oncle d’Arthur.

Geoffroy de Monmouth a donc confondu la légende de Myrrden de Carmarthen et d’Emrys Wledic. Se rendant compte de son erreur, il rédige une dizaine d’années plus tard la Vita Merlini (1148)

On retrouve alors les éléments de la légende du Nord : Peredur, roi de Gwynedd fait campagne contre Guennoleus (Gwenddoleu), roi d’Ecosse. Merlin participe à la bataille, ainsi que Rodarchus (Rhydderch), roi des Cumbres (Cambrie). Le combat est un carnage et Merlin se lamente trois jours sur la mort des trois frères de Peredur.

Pris d’un accès de folie, Merlin s’enfuit dans la forêt, se nourrit de racines et de plantes. Il devient le Sauvage. Quand l’hiver arrive et que la nourriture se fait rare, il se lamente en compagnie de son loup.

Il se rend à la cour de Rodarchus qui a épousé sa soeur et y retrouve aussi sa femme Gwendolene. Devenu homme des bois, il ne tarde pas à vouloir retourner dans sa forêt. Rodarchus le couvre alors de cadeaux pour qu’il reste. Merlin ne cédant pas, le roi finit par l’enchaîner pour l’empêcher de s’enfuir. Merlin révèle alors au roi la conduite adultère de sa femme (cf. Lailoken et Meldred). Ganieda nie et met Merlin à l’épreuve en lui présentant trois fois le même enfant sous différents déguisements et lui demande de prédire à chaque fois quelle sera sa mort. Merlin donne trois réponses différentes : en tombant d’un rocher, dans un arbre, dans une rivière. Tous se moque de lui, mais devenu adulte, l’enfant mourra effectivement en tombant d’un rocher, noyé dans un fleuve, le pied accroché à une branche (cf. triple mort de Lailoken).

Merlin retourne dans la forêt où vit à l’état sauvage, « supportant l’eau gelée par le froid, endurant la neige, la pluie, le souffle hostile du vent ».

Il est évident que Geoffroy a largement emprunté aux poèmes gallois sur Myrddin et à la légende de Lailoken. Il utilise au maximum les éléments de la légende, qu’il déforme et adapte à sa façon, selon son habitude.

Alors qui est Merlin ? Selon Léon Fleuriot « il est bien probable que Merlin n’a jamais existé et que l’on trouve plutôt en lui les restes d’un ancien dieu mêlé au personnage pan-celtique du ‘fou du bois’, être demi-sauvage et prophète fou en contact étroit avec plantes et animaux des forêts. ». Serait-il Dagba, dieu-druide par excellence qui règne sur le temps, l’éternité et sur les éléments, ainsi que sur le Sidh (l’Autre Monde celtique)?

3 commentaires

  • Bonjour,

    Plus dans l’historique romancé j’ai trouvé que Stephen Lawhead est très intéressant. Et dans l’adaptation BD ce serait Arthur, une épopée celtique ( T.1 Myrddin le fou )

    Bonne lecture!

  • Toujours dans l’historique fantasy, on découvre un Myrddin vraiment sauvage et torturé dans la trilogie Gallica de Henri Lœvenbruck! Et merci pour le conseil lecture!

  • La légende d’Arthus est mêlée à celle de Geneviève, dont il reçut probablement l’inspiration.
    C’est peut-être elle qui fonda l’Ordre de la Table Ronde. Elle est appelée Maër-lin, et c’est de ce nom qu’on a fait Merlin l’enchanteur. On dira aussi le transformateur, mot qui indique le changement de sexe. Lin, c’est le Linus des Grecs, qui apprit à lire à Hercule, qui lui cassa son alphabet sur la tête. Elle est appelée aussi Eva-linus, celle qui explique les secrets de la Nature. C’est la fée Viviane qui serait ainsi transformée.
    Dans la légende masculiniste, celle-ci fait tomber l’enchanteur Merlin dans le gouffre.
    Au VIème siècle, en Grande-Bretagne, Arthus avait succombé dans la lutte contre les Saxons ; mais les Bretons ne le croyaient pas mort, on le croyait dans une île enchantée, avec autour de lui Merlin et Geneviève ; et, de Geneviève, on fait la femme d’Arthus quand on met le mariage partout.
    Poiur plus de précision : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.fr/2017/07/la-chevalerie-et-le-graal.html
    Cordialement.

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