Une vision du Chamanisme – Partie III

Il n’y a pas un mais des chamanismes et je vais vous en présenter une version qui est ‘mienne’ en un sens mais je la ressens plutôt comme inspirée de celle des chamans sibériens d’avant l’URSS. Un chaman peut être un conteur, un guérisseur et même un chef. Cependant, son rôle primordial est de réguler les contacts entre les vivants et les morts de son clan. NB: Troisième partie de l’article autobiographique « Une vision du Chamanisme » d’Yves Kodratoff.


Le chaman et la chamane


Chez les néo-sibériens, le statut social du chaman est celui d’un membre dirigeant du clan. Il attire donc des candidats et plus souvent des hommes que des femmes. Néanmoins, il existe chez eux une différence fondamentale entre chamans dits noirs et chamans dits blancs qui n’a rien à voir avec ce que nous appelons la magie noire et la magie blanche. Les chamans blancs jouent une sorte de rôle consolateur, ils sont confidents des peines de chacun. Leur rôle est donc très limité, comparable à celui des psychothérapeutes dans notre société. Les chamans noirs sont ceux qui sont en contact avec les Esprits et qui ont donc charge des rôles que je viens de décrire dans le paragraphe précédent. Les hommes sont chamans des deux sortes.

Il y a un nombre beaucoup plus petit de chamanes mais il semble qu’elles soient toutes des chamanes noires. En d’autres termes, il n’y a pas de pseudo-chamanes comme il y a des pseudo-chamans. Elles remplissent sans problème le même rôle que les hommes. C’est seulement dans la chasse que leur rôle peut différer. Je n’ai rencontré aucune description précise d’un tel cas où le clan devait s’adapter à cette situation.

Chez les paléo-sibériens, les prêtres sont toujours des hommes, et aucune femme n’est prêtre. Mais les chamanes ont une condition sociale radicalement différente des chamans. D’un côté, les chamanes sont des femmes ‘libres’ nées dans le clan. D’un autre côté, les chamans sont des esclaves masculins, aussi utilisés comme esclaves sexuels par les hommes libres. Ce fait ethnologique rappelle la fameuse phrase de Snorri Sturluson, décrivant dans l’Ynglinga saga la pratique du seiðr nordique :

« Le seiðr, quand il est exécuté à la perfection, est suivi d’une si grande disposition à l’ergi qu’on dit qu’il est honteux pour un homme de le pratiquer. Cette technique était enseignée par les prêtresses ».

Et le mot ergi désigne précisément ce qui arrivait aux esclaves dont je viens de parler. Ainsi, chez les paléo-sibériens, le chamanisme, comme chez les Nordiques le seiðr, étaient réservés à des hommes utilisés comme objets sexuels. Dans les deux cas, les hommes ainsi maltraités, malgré leur facilité à entrer dans d’autres états de conscience, étaient considérés comme des rebuts de l’humanité dont on peut dire au mieux qu’ils n’avaient aucun statut social.

Ainsi, on ne peut pas penser que le statut des chamans soit toujours celui d’un dirigeant, malgré le pouvoir dont ils disposent. Par contre, dans les sociétés où les chamans ont une forte reconnaissance sociale, alors le statut de la chamane est équivalent à celui d’un chaman. On a même pu repérer récemment des tribus indiennes d’Amérique où la femme medicine-man ne change pas de statut sexuel : elle est mariée et a des enfants. Elle change cependant de genre social : elle est considérée comme un homme.

Il est tout à fait possible que les ethnologues ‘vieux style’ qui ont étudié les sibériens entre le 18ème siècle et le début du 20ème aient été aveugles à ce phénomène du fait des préjugés en cours à leur époque. Un exemple amusant d’un tel comportement est qu’on ne nous a rien rapporté sur la liberté des femmes dans la société kamchadale ancienne. La seule indication que nous ayons est la plainte de Georg Steller, dans les années 1740 : il se plaignait de ce que les femmes qui acceptaient de lui recoudre ses vêtements réclamaient en retour des prestations sexuelles. Sauf ce témoignage quasi accidentel, l’image de la femme kamchadale dont nous disposons est celle d’une personne sans aucun trait marquant, et nous ne savons presque rien de leur façon de pratiquer le chamanisme.


Le féminin/masculin chez les chamans


Plutôt que l’aspect féministe des faits que je viens de vous rapporter, il est important pour moi ici d’insister sur l’importance accordée aux chamanes chez les paléo-sibériens et les nordiques.

En fait, les ethnologues nous rapportent maintes histoires de chamans qui avalent des charbons ardents, et autres pitreries. La malédiction prononcée par un chaman et décrite en détail par Czaplicka est une exception. Mais quand, rarement, ils décrivent le comportement d’une chamane, ils rapportent presque systématiquement que c’était « une grande chamane ». Cette remarque m’a conduit à regarder d’un œil attentif le comportement des personnes avec qui j’ai pratiqué le chamanisme, selon leur sexe. Bien entendu, l’exemple de Sandra m’a fortement impressionné, mais j’ai aussi noté que, chez les débutants, les hommes sont pour ainsi dire bloqués dans leur corps et ont une peine incroyable à ressentir leurs visions. Sans vouloir en faire une théorie rigide, il me semble donc que les chamanes ont ‘plus de pouvoir’ que les chamans. En particulier, quand il s’agit de magie opérative, qui a donc un effet pratique autre que psychologique, je me sens souvent dépassé par des débutantes qui agissent pour ainsi dire à l’instinct, bien qu’elles aient encore besoin de longues années de travail pour réellement devenir des chamanes.

J’ai aussi remarqué dans les œuvres des ethnologues qu’ils insistent sur deux points quand ils décrivent ce qui est lié au sexe des chaman(e)s sibérien(ne)s.

Le premier point est qu’ils ont remarqué des chamans portant les vêtements typiques de la femme et que souvent des chamans/chamanes se mettent en couple avec un/e homme/femme et vivent alors une vie maritale opposée à l’usage dans le clan.

Le deuxième point est qu’ils croient pouvoir affirmer que ces comportements inhabituels dans la société sibérienne ne sont absolument pas comparables à une acceptation en soi-même de la composante du sexe opposé. Qu’un(e) chaman(e) sibérien(ne) puisse comprendre et développer en eux la composante du sexe opposé leur paraît impossible. Mais comment valider une analyse aussi fine ? De par mon expérience personnelle et à travers les différents échanges que j’ai eus avec des chaman(e)s, je m’oriente tout naturellement vers une position contraire. Voici une présentation rationnelle de cette expérience.

Tout d’abord, vous avez bien compris que le chamanisme nous amène à entrer en contact avec des Esprits de diverses natures. Les plus éloignés de nous sont les Esprits des roches que les Islandais nomment elfes ou trolls. Or, ces contacts, issus de sensations subtiles mais profondes et que j’ai appelées visions, ne peuvent pas prendre place sans un respect sincère pour les Esprits et ceux qui les portent, roches, arbres ou animaux. Il semble très naturel que cette sensibilité soit étendue aux êtres qui nous sont chers, quel que soit leur sexe. On peut alors parler de contact d’âme à âme et, dans ce cas, pourquoi ne serait-il pas possible d’acquérir au moins en partie ce qu’on admire chez l’autre ? C’est bien pourquoi, à mon avis, le chamanisme conduit nécessairement à une intégration du Féminin chez les hommes et du Masculin chez les femmes. Rapporté en langage moderne, ceci décrit les chamans comme des personnes qui ont complété leur processus d’individuation, comme Karl Jung le nomme. Il est aussi évident que ceci n’a rien à voir avec sa propre libido sauf pour favoriser le contact avec ceux que votre libido vous pousse à apprécier.

Tout ceci, en y ajoutant le statut social des chamans, explique de façon très simple les observations des ethnologues. C’est ainsi qu’un chaman sibérien peut porter des robes et rester viril : il affiche alors le fait qu’il est un aussi bon chaman que les femmes. De la même façon, dans la mesure où le statut social des hommes est supérieur à celui des femmes, les chamanes ont la possibilité de s’affirmer en tant qu’appartenant au genre social masculin. Quant à ceux/celles qui ont une libido homosexuelle, ils/elles peuvent l’assumer sans crainte, ce qu’ils/elles ne se gênent pas pour faire.


La mort


Il m’est impossible de vous décrire en détail ce qu’est la mort d’un point de vue chamanique pour deux raisons. D’une part c’est une vision et son contenu n’est pas transmissible par la parole à toute personne qui n’a pas déjà partagé cette vision. D’autre part, c’est un but de travail dans la formation chamanique. Ma vision de la mort est personnelle, et je ne souhaite pas influencer quiconque en troublant sa propre vision de la mort.

Je peux quand même vous dire que ce que j’ai vécu reflète assez bien le comportement éthique des morts durant leur vie. En fin de compte, les religions qui ont suivi et bâti sur le chamanisme, ne l’ont rejeté qu’en apparence. Elles ont seulement rajouté des notions de récompense ou de punition à une croyance bien plus ancienne qu’elles, celle que notre sort dans la mort reflète, dans une certaine mesure, notre comportement dans la vie. Depuis notre jeunesse, chaque jour, nous faisons des choix dans la façon de mener notre vie. Ces choix, conditionnent notre vieillesse et influencent notre sort après la mort. Mais c’est bien sûr à chacun d’acquérir cette connaissance et de faire au mieux avec !


Conclusion


En guise de conclusion, voici de petits aphorismes qui résument l’ensemble de cet article bien qu’ils isolent des idées qui sont en réalité dépendantes les unes des autres :

  • On ne chamanise pas avec sa tête, son ventre ou tout autre partie du corps, on chamanise avec son corps tout entier.
  • La tête, si vous l’utilisez, ne doit servir que pour examiner vos visions et non pour les provoquer.
  • Chantez, dansez et hurlez si vous voulez, mais ne devenez pas hystériques.
  • Mémorisez dans votre corps plutôt que dans la tête, un peu comme on mémorise un chemin que l’on parcourt souvent.
  • Ne cherchez pas vos ‘animaux-esprits’, attendez qu’ils vous cherchent.
  • Il y a de bons et de mauvais chamans, il y a de grandes et de petites chamanes.
  • Nos parents nous donnent la vie, mais nous lèguent aussi la mort en héritage.
  • « Dans le fond, le pire qui puisse m’arriver c’est de mourir ! « 

Quelques éléments de bibliographie :

  • François-Xavier Dillmann, Les magiciens dans l’Islande ancienne, Académie pour la culture populaire suédoise, 2006 (disponible sur le site de la librairie De Boccard).
  • M. A. Czaplicka, Aboriginal Siberia, Clarendon Press, Oxford, 1914. (Très utilisé par Eliade).
  • M. A. Czaplicka, My Siberian Year, Mills & Boon, Londres, 1916.
  • Traduction française de certains chapitres de ces deux livres sur mon site, http://www.nordic-life.org/nmh/ShamSib.htm
  • Marcel Griaule, Dieu d’eau – Entretiens avec Ogotemmêli, Fayard, 1966.
  • Stepan Petrovitch Krasheninnikov, Explorations of Kamchatka 1735-1741, Original en Russe, 1755. Traduit du Russe, Oregon Historical Society, Portland, 1972.
  • Traduction française de certains chapitres de ce livre sur mon site, à la même adresse que pour Czaplicka, ci-dessus.
  • Eveline Lot-Falk, Les rites de chasse chez les peuples sibériens, Gallimard, 1953.
  • I. Paulson, A. Hultkrantz, K. Jettmar, Les Religions arctiques et finnoises (Sibériens, Finnois, Lapons, Esquimaux), Payot, 1965 (traduit de l’Allemand).
  • Abbé Prévost, Continuation de l’Histoire générale des voyages, tome 74 (Histoire du Groenland, deuxième partie, Histoire du Kamtschatka), Panckoucke, 1770 (donc très difficile à trouver)
  • Bernard Saladin d’Anglure, Être et renaître inuit, homme, femme ou chamane, Gallimard, 2006.
  • Scheffer, Histoire de la Laponie, édition française, 1678 (donc très difficile à trouver)
  • D. Zélénine, Le culte des idoles en Sibérie, Payot, 1952

Ouvrages non traduits en Français :

  • Waldemar Bogoras, Chukchee Mythology, 1910.
  • Georg Steller, Steller’s History of Kamchatka, 2003, (traduction anglaise de l’original de 1774 – Steller est mort en 1746)
  • G. V. Ksenofontov, Schamanengeschichten aus Sibirien, traduites du russe par A. Friedriech and G. Buddruss, Clemens Zerling, 1987. (Très utilisé par Eliade).
  • Studies in Siberian Shamanism, H. N. Michael (Eds) Univ. Toronto Press, 1963. L’article de V. N. Chernestov est p. 3-45.
  • Sandra Ingerman, Soul Retrieval : Mending the Fragmented Self, Harper San Francisco, 1991.
  • Sandra Ingerman, Welcome Home, Following your Soul’s Journey Home, Harper San Francisco, 1993.

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