Une vision du Chamanisme – Partie II

Il n’y a pas un mais des chamanismes et je vais vous en présenter une version qui est ‘mienne’ en un sens mais je la ressens plutôt comme inspirée de celle des chamans sibériens d’avant l’URSS. Un chaman peut être un conteur, un guérisseur et même un chef. Cependant, son rôle primordial est de réguler les contacts entre les vivants et les morts de son clan. NB: Seconde partie de l’article autobiographique « Une vision du Chamanisme » d’Yves Kodratoff.

« On voit bien que vous n’avez jamais parlé à un Esprit. Jamais vous ne pouvez tirer d’eux un renseignement clair. Ils parlent à tort et à travers. Ces fantômes paraissent douter de leur existence plus que nous ne faisons nous-mêmes. » Franz Kafka, fragment intitulé « Un jour que j’étais malheureux. » d’après Ed. Pléiade p. 133


Le contact avec les Esprits, leur ‘parler’


Là encore, vous pouvez douter de la santé mentale de personnes qui ‘parlent aux Esprits’ et il me sera plus difficile de donner des exemples ordinaires de ce comportement. La raison de cette difficulté est, elle, facile à expliquer : on ne peut entrer en contact avec les Esprits qu’en sortant de son corps.

Comme la majorité des sorties ordinaires du corps se font dans la souffrance, la personne maltraitée a autre chose à faire que de s’occuper des Esprits. D’autre part, les sorties non contrôlées s’apparentent en effet à une maladie mentale. La différence entre une sortie maladive et une sortie chamanique s’explique simplement. Comme pour la différence vision/hallucination, le malade n‘arrive pas à se rendre compte que ses sensations sont purement personnelles et il cherche désespérément à convaincre les autres de l’urgence à ce qu’ils ressentent la même chose qu’eux.

Inversement, les chamans savent bien que leurs visions leurs sont personnelles et que même un autre chaman ne doit pas nécessairement avoir les mêmes. Enfin et surtout, leur comportement social reste en cohérence avec la société dans laquelle ils vivent, ils sont seulement un peu différents des autres. Dans notre société, chacun rêve d’être différent des autres, et les chamans sont donc tout à fait ‘normaux’ en ce sens.

Il existe un pays où il existe une forte minorité qui ne sourit pas moqueusement quand on parle de rencontrer des Esprits, c’est l’Islande. Les islandais connaissent deux formes principales d’Esprits des roches, ceux amicaux qu’ils appellent des ‘elfes’ et ceux, dangereux, qu’ils appellent des ‘trolls’. Les dépliants touristiques eux-mêmes signalent les lieux habités par des elfes à Reykjavik et le tracé de certaines routes a été modifié, à leur demande (celle des elfes !), pour ne pas les déranger.

Contrairement à ce qu’on voit couramment faire dans diverses traditions, les chamans n’appellent pas les Esprits. Ils sentent si les Esprits n’ont pas fui l’endroit où ils se trouvent et tentent d’entrer en communication avec eux. Les Esprits décident de répondre ou de rester silencieux. Cette communication peut se faire en parlant un langage humain, mais elle est plutôt de la nature d’une vision, elle aussi. C’est le corps entier qui ressent et s’adresse aux Esprits. C’est pourquoi il est si important que cette communication ne se limite pas à la parole. Les sons, les chants, les danses font partie intégrante de la communication avec les Esprits de façon à ce que tout le corps soit engagé. Le ridicule, souvent associé à ces comportements (sauf s’il s’agit de professionnels du chant ou de la danse), dénote que, entre notre ‘moi’ et la magie de notre environnement naturel, il existe une coupure profonde que notre société nous inculque dès notre enfance. Un sourd n’émettant que des sons gutturaux peut chanter les Esprits bien mieux qu’un chanteur d’opéra, un paralytique dans sa chaise peut danser les Esprits bien mieux qu’un danseur de ballets.

J’ai souvent vu des amis sensibles à la mystique de l’arbre prendre des arbres dans leurs bras et rester collés à eux dans une communication silencieuse. Je n’en ai jamais vu, sauf au cours de cérémonies chamaniques, chanter et danser un arbre. C’est justement un des rôles du chaman de chanter et danser les Esprits.


Les animaux-esprits : power animals


My Siberian Year, Czaplicka

De très nombreuses personnes, qu’elles pratiquent ou non un chamanisme, se sentent mystérieusement attirées par un animal, et s’en servent tout naturellement pour se protéger des agressions extérieures ou pour trouver une force particulière qui leur semble nécessaire à un moment précis. Ce contact profond avec un animal constitue ce que j’ai déjà appelé une vision. Cette sensation, au moins au début, s’empare de votre corps entier mais, si vous avez l’habitude de visualiser, cette présence risque de se déplacer de votre corps vers votre intellect. Et c’est comme cela qu’une sensation délicieusement vivante de votre jeunesse peut devenir, en une dizaine d’années, un banal souvenir. Au contraire, l’habitude de penser avec votre corps tout entier vous permettra d’éviter cette perte de sensibilité.

Si vous désirez vraiment pratiquer le chamanisme, mettons-nous d’abord d’accord sur le vocabulaire. La Fondation, et presque tous les anglophones, appellent ces esprits des « animaux de pouvoir » et j’avoue que cette façon de parler me dérange beaucoup. Si vous cherchez un « pouvoir », laissez tomber le chamanisme. Dans la société néo-sibérienne, au moins, les chamans ont en effet un pouvoir temporel important, mais il est associé à une vie particulièrement difficile et dangereuse. Dans notre société, attendez-vous plutôt à soulever l’ironie que l’admiration.

J’entends aussi souvent qu’on les appelle des « animaux-totems » ce qui suppose une erreur d’appréciation. Un totem est en effet un Esprit, mais il est commun à un clan, il n’appartient jamais à une seule personne. Bon … si vous pensez faire un clan à vous seul, alors vous pouvez avoir un ‘totem’. C’est pourquoi je n’ai rien trouvé de mieux que de les appeler des « animaux esprits ».

Si vous avez appris à avoir des visions qui habitent votre corps tout entier, à sortir de votre corps, alors vous n’aurez aucun problème à ‘rencontrer’ des animaux esprits. Mais en pratique, on les rencontre avant d’être vraiment prêt pour eux, cela fait partie du travail de l’apprenti chaman. La consigne, hélas impérative, que je donne alors est opposée à celle des gens qui vous disent « Venez rencontrer vos animaux-(de pouvoir, -totem, etc.) ». C’est l’inverse que je propose de faire : « Mettez vous dans un état tel que soyez capable de reconnaître une vision, et attendez que la vision d’un animal ou de tout autre phénomène naturel, s’impose à vous ».

En d’autres termes, vous n’allez pas chercher ‘vos’ (déjà ce possessif est de trop!) animaux esprits, ce sont eux qui vous cherchent ou non. Comprenez aussi que vous n’êtes pas si important que cela pour eux et qu’ils risquent de vous solliciter avec discrétion. Si vous rejetez leurs timides avances, soyez sûrs qu’ils ne reviendront pas ! J’ai une assez grande expérience de personnes qui n’osent pas faire ce que les Esprits leur demandent, et qui ont ensuite besoin d’un long travail pour corriger cette erreur.


Le travail des chamans


Dans les sociétés anciennes, le rôle social du chaman est toujours très important, mais pas toujours si honoré qu’on peut le croire. Nous en reparlerons dans le prochain paragraphe. Ce que je veux souligner maintenant c’est que, dans la société actuelle, c’est tout juste si le rôle du chaman n’est pas celui d’un clown. Le succès de la formulation malheureuse de Mircea Eliade, qui a donné pour titre à son livre : « Le chamanisme et les techniques archaïques de l’extase », fait croire que le chamanisme produit des états extatiques, ce qui est une absurdité.

Les gens sont curieux, ils ont lu quelques bribes d’information sur le chamanisme et ils désirent « voir ce que c’est », comme ils disent. Quand ils le peuvent, ils assistent à une cérémonie chamanique en curieux et, par leur seule présence, ils dérangent ceux qui désirent faire un travail sérieux, si bien que la séance à laquelle ils assistent confirme leurs présomptions : le chamanisme c’est du bidon !

Cela m’est arrivé tant de fois, avec tant de personnes, qu’il ne m’est plus possible maintenant de pratiquer dans ces conditions un peu déshonorantes. Je suis donc obligé de n’accepter des participants que sous condition, bien que cet aspect ‘sélection’ ne soit pas très agréable, ni pour eux, ni pour moi. Parlons donc du travail d’un chaman dans une société primitive.

Tambour chamanique lapon

La mode américaine d’appeler les chamans des ‘medicine-men’ a favorisé la croyance en leur rôle de guérisseurs. Ce n’est pas faux, mais très insuffisant quand on pense aux clans sibériens. Comme je vous l’ai déjà laissé entendre, leur rôle principal est de protéger le clan des âmes des morts qui restent coincées dans leur ancien environnement, que ce soit par refus de le quitter ou parce qu’elles semblent ne pas avoir réalisé ce qui leur est arrivé. Le chaman est chargé d’aider ces âmes perdues, errantes ou rebelles à rejoindre ce que nous appelons « le séjour des morts ». Cette expression recouvre une vision que je suis incapable de vous faire partager.

Mais, dans la vie de tous les jours, le chaman est surtout un conteur, dépositaire de la mémoire du clan, qui est capable, dans les moments difficiles, d’adapter une situation heureusement vécue dans le passé pour résoudre un problème du présent. Il est aussi celui qui sait nourrir son clan dans le respect du gibier, tout en veillant soigneusement à ce que l’âme de l’animal ne puisse trouver l’endroit où séjourne le clan. Bien entendu, il connait les plantes qui guérissent et agit en effet comme un médecin du corps et de l’âme.

La magie qu’il utilise est toujours opérative, il agit pour le bien de son clan. Il existe dans la tradition nordique un exemple de magie oraculaire très célèbre car la saga qui le rapporte l’a décrit en grand détail. Comme le montre l’analyse serrée de Dillmann, la voyante n’a aucun des comportements classiques d’un chaman. Ceci confirme mon impression que le chamanisme oraculaire n’existe pas chez les sibériens, car je n’en ai rencontré aucune description rapportée par des ethnologues, pourtant tous bien au courant de ce genre de pratique. La prévision d’un chaman sibérien a toujours le caractère soit d’une bénédiction soit d’une malédiction, elle est donc opérative. La prophétie est une autre technique de vision, étrangère au chamanisme sibérien.

(à suivre)


Dans la troisième et dernière partie :


  • Le chaman et la chamane / Le féminin/masculin chez les chamans / La mort

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