Les Rois thaumaturges

Après la dislocation de l’Empire romain, la religion chrétienne triomphante privilégia les aspects spirituels et sacrés au détriment des aspects matériels de l’humanité. Le pouvoir ecclésiastique plaça la médecine savante sous haute surveillance. La hiérarchie sacerdotale maintint les médecins dans un rôle subalterne, leur interdisant l’expérimentation, et relégua les guérisseurs empiriques au rang de « sorciers ».

Jésus guérit miraculeusement la cécité

Les seuls thaumaturges que l’Église toléra furent les saints et les prêtres guérisseurs. Ce titre de thaumaturge (thauma:prodige & urgein:produire) est donné à celui qui guérit de manière miraculeuse. Dans la foi chrétienne, le premier thaumaturge a été Jésus-Christ. Quelques siècles plus tard, dans l’Europe christianisée, de nombreuses traditions locales évoquent des saints réputés pour les guérisons qu’ils apportent. Leur popularité a été telle que des chapelles leur ont été dédiées, qu’ils sont représentés sous forme de statues ou mis en scène dans des tableaux. Leurs guérisons sont chaque fois attribuées à Dieu : en effet, dans la religion catholique, le saint n’a pas de pouvoir magique, il bénéficie d’un don accordé par Dieu ; en guérissant, il accomplit la volonté de Dieu. Ce pouvoir de guérison perdure au-delà de la mort, d’où la vénération dont il continue de faire l’objet longtemps après son décès.


Les Rois guérisseurs et leur pouvoir


Robert II de France

Au XIe siècle, la réforme grégorienne souhaitait contrer l’importance du pouvoir politique en dépouillant les princes de leur empreinte surnaturelle et ainsi les réduire ainsi à de simples êtres humains. C’était sans compter sur la légendaire piété du roi de France Robert II le Pieux (996-1031) qui acquis par la vertu du saint chrême le pouvoir miraculeux de guérir les malades. Il était ainsi censé guérir les écrouelles par le toucher, en prononçant la phrase « Le Roi te touche, Dieu te guérit ». Les rois sont devenus des guérisseurs car ce sont des personnages perçus comme sacrés. Or, pour la majorité des hommes du Moyen Age, qui ont une vision très matérielle de la religion, qui dit sacré dit guérir.

Henri Ier d’Angleterre

Au début du XIIe siècle, c’est le roi d’Angleterre Henri Ier Beauclerc qui introduit la pratique thaumaturgique du toucher. Ce don fut une arme pour s’affirmer face à la papauté. Et finalement au début du XIVe siècle, les guérisons royales s’imposent à tous, même à l’opinion ecclésiastique. Cette pratique restera très populaire jusqu’à la fin du XVe siècle. Les malades venaient de différents pays d’Europe et le nombre important des sujets scrofuleux venant se presser auprès du souverain étaient une marque de loyalisme.

Au XVIIIe siècle, les souverains britanniques eurent même le privilège de guérir l’épilepsie. Lors du Vendredi saint, le roi échangeait de belles pièces de monnaie qu’il posait sur l’autel de l’église avant de les récupérer pour ensuite faire fabriquer des anneaux qui avaient la capacité de guérir certaines maladies, en particulier l’épilepsie.

Fin XVIIIe, les autres souverains acquirent aussi des dons divins : les rois d’Espagne délivraient les possédés, tandis que les rois de Hongrie faisaient disparaître la jaunisse et les rois de Bourgogne éloignaient la peste.


Origine et fin d’une croyance


Vers la fin du Moyen Age, Saint-Marcoult, un saint dont on sait seulement qu’il a vécu au VIe siècle, est associé à la dynastie royale. L’opinion commune en fait l’origine du pouvoir thaumaturgique des rois de France : c’est de lui que recevraient les monarques le pouvoir de guérir les écrouelles. La croyance est solidement établie dès le XVIe siècle. Une autre croyance vient se greffer sur celle en l’existence du miracle royal : le septième fils d’une famille serait un guérisseur-né. Ainsi, en France, cohabitent trois sortes de guérisseurs des écrouelles : les rois, les septennaires et Saint Marcoul. Chacun ont une origine distincte, mais les croyances populaires les ont amalgamé et un phénomène de contamination s’est produit.

Henri IV touche les escrouelles

Le rite du toucher disparu car la royauté à venir n’avait rien de pieuse et bien sur parce que la foi fût profondément ébranlée par les philosophes des Lumières. Voltaire nous rappelle que la princesse de Soubise, maîtresse de Louis XIV, ne fut pas guérie « quoiqu’elle eût été très bien touchée ». Certains catholiques anglais qui depuis le début niaient purement et simplement ce miracle, finirent par avoir raison et classèrent cela comme au pire une vaste erreur collective, au mieux un hommage à la religion.

 

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *