Le cerveau ésotérique : fondements neuropsychologiques

Quel phénomène amena August Strindberg, auteur suédois prolixe alors de passage à Paris, à penser qu’il fallait lire le signe d’une inspiration divine dans le tintement des cloches du Sacré-Cœur peu après sa découverte d’un galet en forme de cœur ? Pourquoi un schizophrène confronté à un cendrier se plaint-il en ces termes(1) :

« Le problème, c’est qu’il y a trop d’idées à la fois. On pourrait réfléchir à quelque chose, par exemple ce cendrier, là ; on pourrait se dire « Eh bien, c’est fait pour mettre les mégots”. Moi, j’aurais à peine le temps d’y penser qu’une douzaine d’idées reliées à celle-là m’assailliraient. »

Pourquoi des personnes saines rejettent-elles avec véhémence l’explication par le hasard d’une coïncidence « pleine de sens » qui, pour les autres, n’est rien de plus qu’une coïncidence pure et simple. Dans les trois cas, la base neuropsychologique du comportement est la même : la désinhibition des processus associatifs.

Dans cet article, je développerai cette idée et décrirai des résultats expérimentaux montrant les points communs entre la créativité, la croyance au paranormal, et la pensée délirante. Les preuves du lien entre les trois modes de pensée s’accumulent depuis plus de 15 ans grâce notamment aux travaux des chercheurs de notre laboratoire de Zurich, et sont confirmées et notablement étendues par d’autres recherches indépendantes conduites dans des laboratoires répartis autour du globe.


Processus associatifs chez les schizophrènes


Historiquement, les ratés des processus associatifs ont d’abord été étudiés dans le cadre de la pensée psychotique. Le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939), inventeur du terme « schizophrénie », administra des tâches d’association de mots(2) à des patients relevant de la psychiatrie, et découvrit qu’une caractéristique de la schizophrénie aiguë est la tendance à fournir, en réponse au stimulus de départ, des mots qui ne lui sont que faiblement reliés, ou de manière lâche, éloignée, indirecte ou peu évidente. Ainsi le mot TABLE évoquera-t-il SOFA (au lieu de CHAISE, fréquent chez les autres sujets). Le mot FOURCHETTE évoquera RATEAU plutôt que COUTEAU, et en entendant SPAGHETTI, un patient pourrait bien se sentir menacé par la mafia. Tout se passe comme si les associations prenaient, dans le cerveau psychotique, des chemins différents de ceux empruntés par le cortex des sujets sains.

En termes de réseau sémantique (Figure 1), l’activation(3), qui suit les liens du sens commun, semble se répandre non pas de manière aléatoire et changeante, mais simplement plus rapidement, et plus loin de l’origine de l’activation. Les méthodes modernes du priming sémantique ont permis de quantifier cet étalement anormal de l’activation et de le relier à l’émergence des idées paranoïaques ou des délires de grandeur.

En haut : un réseau sémantique contient des représentations des mots et leurs liens en termes de sens (liens sémantiques). L’activation du mot « cendrier » augmente automatiquement celle des concepts voisins, comme « fumer » ou « cigare ».
En bas : Des couples de mots dans une expérience de priming. Les sujets doivent presser une touche si le deuxième mot présenté appartient à la langue française. Plus le mot servant à l’amorçage (le premier) est proche du mot-cible (le second), plus la reconnaissance du second mot comme élément de la langue française est facilitée (c’est l’effet de priming).

Ce que les cognitivistes nomment « priming » est la facilitation de la reconnaissance d’un mot obtenu par la présentation d’un autre mot qui lui est sémantiquement relié (Figure 1). Ainsi, les sujets sains sont plus rapides à reconnaître en SCORPION un mot de la langue française après la présentation du mot CANCER, qui lui est relié, qu’après la présentation du mot POMPIER ou d’un pseudo-mot n’ayant aucun sens, mais lisible pour un Français, comme FRATUNE. Fait intéressant, les patients présentant des symptômes de type psychotique (hallucinations, délires, désordres mentaux) montrent un priming sémantique plus marqué que les sujets normaux ou que des patients en psychiatrie sans symptôme psychotique aigu.

Une variante particulièrement élégante du paradigme de priming consiste en la présentation successive de deux mots reliés de manière indirecte. Ici, la présentation d’un mot comme FUMER facilitera la reconnaissance du mot SCORPION, bien que les deux mots n’appartiennent pas à la même classe sémantique. Cependant, les mots SCORPION et FUMER, présentés l’un après l’autre, activent tous deux le mot CANCER qui établit en quelque sorte un pont entre les deux concepts. Le priming indirect en deux pas a même été mis en évidence, et la présentation du mot CENDRIER accélère par exemple la reconnaissance de SCORPION, par l’activation successive de FUMER et CANCER (Figure 1). Dans le cerveau sain, ces effets de priming indirects sont nettement plus faibles que les effets directs ; mais dans celui du patient traversant une phase psychotique aiguë, le priming indirect est démesurément gonflé. Cette exagération de la prolifération de l’activation sémantique est probablement la base physiologique non seulement des associations d’idées étranges ou rares émergeant au laboratoire, mais également des pensées désordonnées et des délires de persécution rencontrés quotidiennement.


Processus associatifs et croyance au paranormal


Nous avons étudié les effets de priming direct et indirect chez des personnes saines mais différant en terme de croyance aux phénomènes paranormaux. Parmi plus de 350 étudiants de l’Université de Zurich, nous en avons sélectionné 12 se déclarant convaincus de la réalité d’une série de méthodes de transmission d’information inconnues de la science (comme la télépathie, la clairvoyance, la précognition), ou de forces anormales de type « psychokinétiques ». 12 autres étudiants furent sélectionnés parce qu’ils ne croyaient à aucun de ces phénomènes(4). Ces croyances mises à part, les deux groupes – de « sceptiques » et de « croyants » – ne différaient en rien.

Un mot-amorce s’affichait au centre d’un écran d’ordinateur, et le mot-cible apparaissait ensuite pendant quelques millisecondes, tantôt à gauche et tantôt à droite d’un point central de fixation (Figure 2, en haut). Comme tout ce qui est visible dans la partie droite du champ visuel est projeté dans l’hémisphère gauche et vice versa, tout mot-cible présenté à gauche passe d’abord par l’hémisphère cérébral droit et réciproquement. Cette procédure latéralisée nous permet d’étudier séparément les effets de priming et les processus associatifs dans les cerveaux droit et gauche. Nous avons ainsi mis en évidence un effet de priming conséquent chez tous les sujets lorsque le cerveau gauche est impliqué, indépendamment de la croyance au paranormal chez le sujet concerné. En ce qui concerne l’hémisphère droit (donc lorsque la cible est projetée dans le demi-champ visuel gauche), les effets de priming direct et indirect se manifestent également, mais ils sont nettement plus marqués chez les « croyants » lorsqu’ils sont indirects : les croyants sont alors bien plus rapides que les sceptiques (Figure 2, en bas).

En haut : succession temporelle des essais. Un mot amorce (affiché au centre de l’écran pendant 200ms) est toujours suivi (après 150ms) d’une suite de lettres. Le sujet doit toujours conserver le regard sur le point central, et appuyer le plus vite possible sur une touche si la suite de lettres présentée est un mot de la langue française.
En bas : temps de réaction moyen (en millisecondes) des réponses correctes pour les mots, dans les deux demi-champs visuels et pour trois relations sémantiques possibles. Les 12 croyants au paranormal ont répondu plus vite que les 12 sceptiques, spécialement dans le cas des associations indirectes concernant l’hémisphère droit.

En réalité, alors que les sceptiques traitent les associations indirectes comme s’il n’y avait aucun lien entre les mots, c’est tout le contraire pour les croyants, qui réagissent aux associations indirectes comme si elles étaient directes. Ces résultats confirment le rôle, déjà connu, de l’hémisphère droit dans le traitement des associations indirectes, mais montre aussi que les croyants ont des prédispositions aux associations indirectes spécifiquement dans le cerveau droit.

Des expériences variées ont, dans le même temps, confirmé la prédominance (par rapport aux sceptiques) des associations indirectes chez les croyants. Cette exagération des associations éloignées par rapport aux associations courtes est probablement à la source de l’inclination des croyants à percevoir du sens dans des configurations aléatoires ou des coïncidences fortuites. Alors qu’un esprit profondément sceptique ne voit dans un événement aléatoire rien qui dépasse la « force de la coïncidence »(5), un croyant est au contraire noyé sous un flot de connotations pleines de sens, qui émergent spontanément. C’est pourquoi les croyants éprouvent la nécessité d’une explication au-delà du hasard, alors que les sceptiques ne ressentent aucun besoin de cette sorte.


Processus associatifs et pensée créative


Les ressemblances entre les mécanismes de pensée pathologiques et les croyances au paranormal sont saisissantes. Pour autant, se contenter d’identifier la pensée des esprits portés à l’ésotérisme aux aspects anormaux de la pensée associative ne serait pas honnête. Après tout, les associations peu communes, éloignées des prototypes, ne sont pas seulement caractéristiques de l’illusion, mais également de la créativité verbale. En découvrant la structure du benzène grâce au rêve d’un serpent qui se mord la queue, le chimiste allemand Friedrich August Kekulé (1829-1896) a prouvé sa capacité à former des associations qui transcendent les frontières des catégories sémantiques. En d’autres mots, le « halo » entourant les mots chez Kekulé, c’est-à-dire cette zone de lumière éclairant les concepts perçus comme proches et associés au mot initial, est assez vaste pour que le concept de cercle active simultanément l’idée d’un serpent et celle d’un anneau moléculaire.

Cette capacité à atteindre des nœuds du réseau sémantique de plus en plus éloignés du point du départ porte le nom de « pensée divergente » et constitue l’une des composantes essentielles de la créativité verbale. Les résultats énoncés plus haut suggèrent que les croyants au paranormal font montre d’une pensée et d’une créativité divergentes prononcées. C’est effectivement le cas, comme des travaux récents effectués par Andreas Kyriacou au laboratoire de Zurich le démontrent. Kyriacou a administré le « Word Halo Test », qui mesure la créativité divergente, à des personnes saines présentant des cursus divers. Il a ainsi montré que les sujets aux croyances les plus affirmées dans des formes de causalités irréelles jouissaient d’une plus grande créativité divergente que ceux qui ne présentent aucune croyance en des forces paranormales.

L’implication privilégiée de l’hémisphère droit dans les tests de créativité divergente a récemment été mise en évidence par deux psychologues états-uniens. Bradley Folley et Sohee Park, de l’Université Vanderbilt dans le Tennessee, ont montré que chez des sujets présentant des signes de schizophrénie latente (la « schizotypie », qui comprend notamment la pensée magique et des croyances au paranormal) le cortex frontal droit est particulièrement activé par la résolution de problèmes de pensée divergente(6).

Alors que les croyants surpassent les sceptiques dans les tâches de pensée divergente, ils présentent des scores plus faibles dans une autre catégorie de problèmes important dans le domaine de la créativité, à savoir les problèmes de pensée convergente. La pensée convergente nous permet d’en « venir au fait ». Elle est généralement mesurée par un test où on demande aux sujets de trouver un mot qui, placé dans trois contextes différents, prend trois sens différents. Par exemple – et vous pouvez tester ici vous-même votre pensée convergente – il peut s’agir de trouver un mot qui ait un certain sens s’il se trouve placé à côté de « pin », un autre sens s’il est associé à « terre », et un dernier dans le contexte de « Adam ». Comme vous l’avez peut-être deviné, il s’agit du mot « pomme ».

Dans la créativité scientifique, la pensée convergente est aussi importante que la pensée divergente. Comme nous l’avons illustré plus haut par l’exemple du rêve de Kekulé, il est souvent utile, au moins dans un premier temps, de pouvoir laisser aller son esprit aux associations libres, et aux promenades presque aléatoires et sans contraintes, faisant fi des barrières sémantiques. Cette phase d’intuition, où l’esprit est le plus productif en images et analogies, inspire en premier chef les esprits ésotériques.

Pensez à la théorie très élaborée de la préformation, dont les racines remontent – à l’époque des premiers microscopes et aux images qu’ils ont induites – à l’apparence aléatoire des perturbations observables dans les mouvements des spermatozoïdes ! À une échelle toute différente, pensez à la théorie des canaux sur Mars, résultant de l’imagination frétillante des astronomes lors des premières observations de la planète rouge au travers de télescopes primitifs. Ces exemples et ces théorisations s’arrêtent à la pensée divergente, et ne sont pas sans rappeler la méthode prônée par Léonard de Vinci pour développer l’art créatif de ses disciples :

« Observez un mur taché ou construit à partir de pierres multicolores, en essayant d’y percevoir une scène. Vous y verrez des paysages, ornés de montagnes, de rivières, de rochers, des arbres et des plaines, de larges vallées et des collines de toutes sortes. Vous pourrez aussi y percevoir des batailles et des silhouettes aux mouvements vivants, des visages étranges, des costumes étonnants, et une infinité d’autres choses(7) »

La créativité artistique illustrée par les conseils de Léonard de Vinci constitue seulement la phase divergente, parce que l’art invite à l’exploration des interprétations, mais ne cherche pas – en général – à déboucher sur une théorie valide qui permettrait la formulation et le test de nouvelles hypothèses. Le processus de la découverte scientifique, d’un autre côté, se fait en combinant la pensée divergente et convergente. Quant à Kekulé, il a fallu tenir compte de son rêve, étendre le message du serpent pour y voir apparaître le cercle. Mais il lui a également fallu tester la structure du benzène, éliminer des hypothèses structurelles alternatives, et finalement convaincre les autres de la validité de sa découverte. Cette phase de pensée convergente dans le savoir établi est un des desiderata du domaine pseudo-scientifique ; après bien plus d’un siècle de recherche en parapsychologie, ceux qui affirment l’existence de mécanismes causaux sous-jacents expliquant certaines coïncidences n’ont pas été capables de formuler un modèle convaincant dans lequel la communauté scientifique aurait pu dénicher des hypothèses testables.


Conclusion


La recherche des bases biologiques de la croyance au paranormal n’est pas seulement un défi exotique. Il y a plus de quinze ans, le neurologue italien Eduardo Bisiach se plaignait de ce que « rien ne semble plus éloigné des frontières de la neuroscience que les circuits sous-jacents à la fixation et aux mutations des croyances humaines »(8). Aujourd’hui, l’étude des croyances humaines est encore très loin de former un sous-domaine à part reconnu dans la communauté de la neuropsychologie cognitive.

Décortiquer les croyances de sujets sains en des « phénomènes » sans fondement scientifique peut pourtant fournir des indices importants concernant les circuits auxquels Bisiach fait allusion. La pensée ésotérique est présente dans toutes les cultures et semble bien moins dépendante des forces sociales que des systèmes institutionnalisés de croyances, comme ceux liés à la religion. La connaissance des mécanismes neuropsychologiques déterminant la croyance au paranormal pourrait bien fournir une passerelle entre la neuropsychiatrie et la psychologie de la créativité.

Ainsi, les recherches sur le cerveau ésotérique pourraient aider à résoudre le fameux casse-tête constitué par les similarités entre folie et génie. En termes de problème convergent du même type que ceux de la colonne de droite de l’encadré, ASSOCIATION est la solution correspondant aux trois expressions ILLUSION, CROYANCES PARANORMALES, et CRÉATIVITÉ.


Bibliographie :

  • 1. McGhie, A., & Chapman, J. (1961). « Disorder of attention and perception in early schizophrenia ». British Journal of Medical Psychology, 34, 103-116. (citation page 108).
  • 2. Les sujets doivent donner les mots qui leurs viennent à l’esprit à partir d’un mot-stimulus de départ. Par exemple, le psychiatre dit « noir », et le patient répond « nuit, charbon, blanc… ». [ndt
  • 3. L’activation est la facilité avec laquelle on a accès à un objet du « réseau sémantique ». Par exemple, lorsqu’on entend le mot « pain », il devient plus accessible en mémoire, car il est activé. Comme « pain » est lié à « fromage », ce dernier concept est lui aussi plus facile d’accès après l’apparition de « pain » : aussi dit-on que l’activation se répand dans le réseau sémantique. [ndt]
  • 4. Le lecteur pourrait penser que 24 sujets ne sont pas suffisants, mais c’est faux. Il faut considérer que (1) les statistiques utilisées sont significatives, montrant que les différences observées sont généralisables (2) chaque participant donne 240 résultats et (3) les groupes sont appariés (on vérifie qu’ils sont identiques) sur une séries de variables (âge, niveau d’étude, résultats scolaires, vocabulaire…). [ndt]
  • 5. Skinner, B. F. (1977). The force of coincidence. The Humanist, 37, 10-11.
  • 6. Folley, B. S., & Park, S. (2005). « Verbal creativity and schizotypal personality in relation to prefrontal hemispheric laterality : A behavioural and near-infrared optical imaging study. » Schizophrenia Research, 80, 271-282.
  • 7. da Vinci, L. (1519). Trattato della pittura. Paris : Langlois.
  • 8. Bisiach, E., Rusconi, M., & Vallar, G. (1991). « Remission of somatoparaphrenic delusion through vestibular stimulation ». Neuropsychologica, 29 1029-1031.

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