Aleister Crowley : la Bête

Edward Alexander Crowley naquit le 12 octobre 1875 à Leamington Spa dans le Warwickshire (Angleterre) et décéda à Hastings en 1947. Fils unique (sa sœur cadette mourut en bas âge) d’un riche brasseur (Crowley’s Ales) à la retraite Edward Crowley et de son épouse Emily Bertha Bishop, il vécut ses premières années dans le confort matériel. Kurt Seligmann, auteur du « Miroir de la Magie », dira de Crowley : « Cet homme est sans doute le plus grand et le plus inquiétant, peut-être le seul magicien du XXe siècle occidental. »


La marque des évangiles


Ses parents appartenaient à la secte très puritaine des Darbystes (groupe religieux protestant fondamentaliste fondé par John Nelson Darby), et le jeune homme dut subir une éducation très stricte où le seul divertissement autorisé fût le Bible. A la mort de son père, Alexander, alors âgé de onze ans, rentra dans une phase de rejet de son éducation. Sa mère déménagea alors sur Londres et confia la garde à son oncle maternel Tom Bond Bishop.

John Nelson Darby

D’apparence philanthrope, celui-ci fût un prêcheur fanatique qui l’obligea à apprendre la Bible par cœur. L’enfant fit de bonnes mais sévères études dans des écoles dirigée par les Darbystes (Malvern College, Tonbridge School), puis il acheva son cursus scolaire au très célèbre « Trinity College » de Cambridge (1895).

Ce fût lors cette période adolescente que sa mère commença à lui donner le surnom qu’il s’appropria par la suite  : « The Beast », en référence à « La Grande Bête 666 » de l’Apocalypse de Saint-Jean. Arrivé à sa majorité, il hérita de la fortune paternelle et s’émancipa définitivement en changeant son prénom pour Aleister. Il s’inspira du poème « Alastor, or, The Spirit of Solitude » de Shelley lui donnant une consonnance plus celte adéquat avec son appartenance à l’Église Celtique qui prétendait être l’héritière de Joseph d’Arimathie.

« Qu’on ne trouve personne chez toi qui exerce le métier de devin, d’astrologue, d’augure, de magicien, d’enchanteur, personne qui consulte ceux qui évoquent les esprits, disent la bonne aventure, personne qui interroge les morts, car quiconque fait ses choses est en abomination à l’Éternel. C’est à cause de ces abominations que l’Eternel ton Dieu va chasser ces nations devant toi. » Deutéronome, 18, 12.


Les sentiers de l’Arcane


Financé par l’héritage familial, il mena une vie de dandy lettré, de séducteur élégant et dépravé, désignant les nombreuses femmes qu’il conquit sous le nom d’ « écarlates » (scarlet women), en souvenir de la « putain de Babylone » de l’Apocalypse. Il voyagea beaucoup pour son plaisir, son goût pour l’occulte et la découverte des mystères exotiques.

Il fut admis en novembre 1898 (à l’âge de 23 ans) au sein de la Golden Dawn, une société secrète d’étude et d’enseignement des sciences ésotériques qui avait été fondée dix ans plus tôt. Il y adopta le nom secret de Perdurabo (J’endurerai) qui devait lui servir pour ses travaux ésotériques; Samuel Liddell MacGregor Mathers le remarqua alors, au grand dam d’un autre membre de la Golden Dawn, William Butler Yeats qui le considéra très vite comme un fou.

Il semblerait qu’il ait été déçu par les dissensions au sein de la Golden Dawn. Par ailleurs, sa vie sexuelle choquait une grande partie des membres de la société qui s’opposèrent de plus en plus au soutien que lui apportait MacGregor Mathers. Crowley s’éloigna donc peu à peu de la Golden Dawn. Il s’intéressa aussi aux travaux de John Dee et de son médium Edward Kelley. Il décida de franchir seul les diverses étapes initiatiques que proposait la Golden Dawn.

Crowley se passionna aussi bien pour les traditions ésotériques occidentales qu’orientales, comme le bouddhisme, le taoïsme mais surtout le yoga. Il fut d’ailleurs l’un des premiers occidentaux à recevoir un enseignement complet du Hatha yoga, par un des plus grands yogis de cette époque. Il séjourna souvent en Orient et en Asie, et traversa la Chine à pied en essayant de rencontrer un Maître taoïste, sans succès.

« Aussi longtemps que les relations sexuelles se trouvent compliquées par des considérations religieuses, sociales et financières, aussi longtemps causeront-elles toutes sortes de comportements lâches, déshonorants et répugnants. » Aleister Crowley.


Le chant des Dunes


En 1903, il épousa Rose Edith Skerrett avant de partir en voyage de noces en Égypte. C’est au Caire, en avril 1904,  que Rose entra en transe et annonça à Aleister qu’il devait se préparer à recevoir le message du dieu Horus. Les 8, 9 et 10 avril 1904, Crowley reçut donc en dictée un ouvrage de quelques pages, par l’intermédiaire d’une entité désincarnée nommée Aiwass.

Puis il se rendit (en 1905) dans le désert algérien en compagnie de Victor Benjamin Neuburg avec qui il mit au point son système de « magie sexuelle » qu’il appela ensuite « Magick ». A son retour en 1907, il fonda son propre ordre ésotérique (inspiré de la Golden Dawn qu’il venait de quitter) l’A.’.A.’. (Astrum Argentum) pour y dispenser son enseignement sur la Magick. Il se rapprocha aussi de l’Ordo Templi Orientis de Theodor Reuss, une société ésotérique allemande qui pratiquait sa propre magie sexuelle. Aleister Crowley devint le maître de la branche britannique de cet ordre.

Crowley différencie deux systèmes complémentaires et indivisibles, la Mystique qui permet à l’homme d’élever sa conscience au niveau des entités spirituelles ; et la Magick comme la méthode essentielle afin d’atteindre la véritable compréhension de soi et d’agir selon sa Véritable Volonté. De ces connaissances découlait le libre accès à son Ange Gardien (Daemon des Néoplatoniciens) – ce que la Golden Dawn nomme le « Génie Supérieur ».

« Invoque-moi sous les étoiles ! L’amour est la loi, l’amour sous la volonté. Ni ne laisse les fous se méprendre sur l’amour ; car il y a amour et amour. Il y a la colombe, et il y a le serpent. Choisissez bien ! Lui, mon prophète, a choisi, connaissant la loi de la forteresse, et le grand mystère de la Maison de Dieu. Toutes ces vieilles lettres de mon Livre sont correctes ; mais צ n’est pas l’Étoile. Cela aussi est secret ; mon prophète le révélera aux sages ». Liber AL verset 57.


Thelema


Après avoir longtemps hésité et douté de la réalité des communications reçues dans le désert, Aleister Crowley finit par accepter de publier en 1909 le Liber AL vel Legis (Livre de la Loi). Ce livre constitue la base de son système philosophico-religieux nommé : « La Loi de Thelema ». Il annonce le début d’une nouvelle ère : le christianisme serait amené à laisser la place à un nouveau mouvement spirituel.

Le terme « Thelema » provient du grec (θέλημα), et signifie « Volonté divine », non la Volonté bassement humaine et capricieuse, mais la Volonté Supérieure de l’Homme qui lui permet de dépasser sa condition. Ce concept n’est pas sans rappeler la méta-humanité de Friedrich Nietzsche par ailleurs considéré comme un saint par Crowley.

Le Livre de la Loi illustre cela par quelques phrases clés comme :

  • « Fais ce que tu voudras sera le tout de la Loi » Liber AL I:40
  • « L’amour est la Loi, l’amour sous la volonté » Liber AL I:57
  • « Il n’y a d’autre Loi que Fais ce que tu veux » Liber AL III:60

C’est ce fameux « Fais ce que Voudras » qui est gravé sur le fronton de l’utopiste Abbaye de Thélème de Rabelais (in Gargantua chp. LVII). Crowley eu sans doute aussi reconnu dans la phrase de Saint Augustin : « Aime, et fais ce que tu veux », une préquel à la loi de Thelema : l’exercice de la Volonté Divine.

Cette même année, il publiera le « Liber 777 », résultat de ses études kabbalistiques au sein de la Golden Dawn. Il y délivre son interprétation du Zohar, de l’Arbre de Vie et du Tarot. En Novembre 1911, Crowley effectue un rituel au cours duquel il déclare avoir été commandé d’écrire le « Liber ABA » par une entité désincarnée nommée « Abuldiz ». Ceci fût dûment accompli dans une villa à proximité de Posillipo Naples (Italie), au cours de l’hiver 1912.

« Magick ou Book 4 » (son oeuvre majeure) est un long traité sur la Magie, sa pratique occidentale synthétisé à partir de ses propres écrits et de nombreuses sources : Yoga, Hermétisme, Grimoires, Théories contemporaines (Eliphas Lévi, Helena Blavatsky). Il se décompose en quatre parties : Mysticisme, Magick (Théorie élémentaire), Magick en pratique, et Thelema – La Loi. Il comprend également de nombreuses annexes qui présentent de nombreux rituels et des documents explicatifs.


Wicca


En 1921, l’ethnologue Margaret Murray publie « The Witch-Cult in Western Europe », un ouvrage qui malgré un accueil difficile finit par emporter les foules. En 1929, elle se voit même confier la rédaction de l’article « Witchcraft » de l’Encyclopedia Britannica. Les travaux anthropologiques de Mircea Eliade et Margaret Murray vont dans le sens d’une « Ancienne Religion », un culte millénaire qui aurait survécu, malgré des siècles d’hégémonie chrétienne, à travers les pratiques souvent désignées comme étant de la sorcellerie.

Les descriptions très précises des rituels rapportées de Murray vont inspirer directement Gerald Brosseau Gardner. Gardner étant membre de l’O.T.O., il élabora sa religion néo-païenne avec l’aide d’Aleister Crowley (alors maître de l’O.T.O.). Du fruit de leur travail allait paraître en 1949 « The Book of Shadows » (Liber Umbrarum, Livre des Ombres), un livre décrivant toute la liturgie et la rituelie de ce que Gardner nomme « Wicca ».

La Wicca se définie comme une religion basée sur l’ « Ancienne Religion » et incluant des éléments de croyances telles que le chamanisme, le druidisme, et les mythologies gréco-romaine, slave, celtique et nordique. Ses adeptes, les wiccans, prônent le culte de la nature, et peuvent s’adonner à la magie. Le syncrétisme de la Wicca s’explique par l’appartenance de Gardner à la Société Théosophique (initié en 1940) et par l’influence certaine de Crowley.

Un certain nombre de spécialistes estiment que la paternité du renouveau de la sorcellerie moderne appartient à Crowley plutôt qu’à Gardner, ce dernier se contentant de transcrire la pensée de son ami en la retouchant dans sa forme. Mais la controverse demeure entière. Quoiqu’il en soit le premier Coven Wiccan fut recruté au sein de la maçonnerie mixte (Co-Masonry) et devant le succès rencontré il publiera en 1954 « Witchcraft Today », puis « The Meaning of Witchcraft » en 1959.


Hédonisme et Légende


A l’époque, son attitude libertaire, ses proclamations enflammées avaient encore de quoi scandaliser l’aristocratie et la bourgeoisie de la puritaine Angleterre. Exhibant ses « scarlet women » de rencontre dans les salons les plus huppés, il attirait sur lui la haine des douairières et les libellés sanglants des journalistes qui le surnommaient aimablement : « La Bête humaine », « L’Homme à pendre », « Le Roi de la dépravation », « Porc universel ».

Ce sont sûrement ces écrits qui enflammèrent le plus l’imagination du peuple. Volontairement provocateurs tels « De ma tête de faucon je crève à coups de bec les yeux de Jésus alors qu’il pend à la croix » et bien souvent pornographiques, ils attirèrent les foudres de la critique bien-pensante. Ce qui est sûr c’est que les gazettes populaires lui attribuèrent beaucoup plus de méfaits ou de crimes qu’il ne fut capable d’accomplir.

Touche-à-tout, il s’exerça à la peinture, l’alpinisme, à la poésie, se proclama devin, astrologue, écrivain, mage et aventurier mystique. L’œuvre et le personnage de Crowley ont eu une influence significative sur nombre d’amateurs d’occultisme. Des personnages fictifs fortement inspirés de lui, apparaissent ou sont cités dans de nombreuses œuvres musicales, littéraires ou encore télévisuelles.

Il se présentait comme la réincarnation d’Edward Kelly, d’Eliphas Lévi et même du Pharaon Ânkhefenkhonsou. Il se jouait de son image d’antéchrist tout en étant clairement chrétien. Crowley, père du Satanisme ? non, pas vraiment, c’est un homme qui a simplement eu le courage d’assumer et de faire ce qu’il clamait : True Will. Et cela en dehors des règles, des lois et de la moralité commune.

Le père de la magie moderne mourut ruiné et probablement seul le 1er décembre 1947 à Hastings. Le « Lord Chief of Justice » en personne (le plus haut dignitaire de la magistrature britannique) fera, en guise d’oraison funèbre, la déclaration péremptoire que voici : « Aleister Crowley était le personnage le plus immonde et le plus pervers du Royaume-Uni ».

« I can imagine myself on my death-bed, spent utterly with lust to touch the next world, like a boy asking for his first kiss from a woman. » Aleister Crowley.

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