Déesse-mère et Virgo Pariturae

Dès la préhistoire apparaît le culte d’idoles féminines, symboles de vie et de fécondité. Les statues qui les représentent sont ces Vénus aux hanches disproportionnées et au sexe volontairement montré (comme celle de Willendorf). Ce ne sont pas des divinités mais des représentations de la Terre-mère. On rencontre cette forme de représentation dans des statues-menhirs où les seins vont en marquer la féminité. Mais dans un premier temps nous aborderons le culte des déesses-mères.


 Les Déesses-mères


Déesse-Mère du Câtel

A Kermené (Guidel – Morbihan) on découvre lors de fouilles effectuées en 1957-1958 une statue-menhir. Retrouvée cassée en trois morceaux. Cette œuvre unique est de toute évidence une représentation d’une déesse-mère qui a pu être reconstituée.

On retrouve aussi la célèbre la déesse-mère anglo-normande, la Gran’Mère du Chimquière qui garde l’église Saint-Martin à Guernesey. Les jeunes mariés viennent toujours la fleurir après l’office pour avoir une grande et longue descendance.

Mais bien que moins célèbre une des plus intéressante est celle du Câtel (Guernesey). Elle fût découverte en 1878, enterrée sous le dallage de l’église où elle avait été dissimulée afin d’en éviter la destruction.

Nous sommes en présence d’une divinité, une déesse-mère qui serait selon certains auteurs la plus ancienne forme rencontrée parmi la population méditerranéenne et serait un héritage Indo-Européen. Les Celtes, les Gaulois vont l’adopter et on la retrouve pratiquement dans toute la France avec une quantité impressionnante de représentations statuaires. Ceci confirme l’importance de ce culte qui s’était profondément implanté dans l’esprit religieux populaire. Les mères sont aussi liées à un autre culte, celui des sources. L’eau n’est-elle pas source de vie ?

« l’ignorance où nous restons des mythes qui ont du inspirer ces représentations rend l’interprétation aléatoire » Emile Thevenot

La déesse-mère est le plus souvent représentée par une femme souvent seule, assise avec en support de nombreuses variances : chien, corbeille de fruits, corne d’abondance, enfants l’accompagnant. On trouve des jumelées ou formant un couple avec un Dieu, des mères en triades ayant pour but d’intensifier la valeur de l’hommage rendu. Et qui peuvent dans certains cas, comme celui des Bolards à Nuits-Saint-Georges (Côte d’Or), nous montrer en une sorte de synthèse la naissance de l’homme, son bref passage dans ce monde et sa survie après la mort. La déesse est celle qui donne la vie (outre l’humain, végétale et animale), contribue à lui donner du bonheur et assure une existence par delà le tombeau.

Vierge du Bernard (Vendée)

Il est évident que certaines statues de déesses-mères offrent une analogie frappante avec les premières Vierges assises du moyen age, les Vierges dites en majesté. Citons comme exemple la découverte faite en Vendée dans la commune du Bernard par un archéologue l’abbé Baudry. Il trouve une statue en bois de chêne, de teinte noire, représentant une femme voilée, assise sur un escabeau et tenant de ses deux mains un enfant. Hélas l’enfant a été cassé lors de l’exhumation de la statue par un terrassier.

Vierge de Noyers sur Serein (Yonne)

D’après le mobilier trouvé à coté la statue est antérieure au IIIème siècle. Cette représentation d’une déesse-mère, écrit-il, laisse présumer qu’à une époque plus ancienne où l’archéologie n’était encore que balbutiante, on ait cru avoir découvert une image de la Vierge en ayant trouvé simplement celle d’une déesse-mère. Etant donné la ressemblance entre ces statues on peut penser aussi que les Imagiers de la Vierge ont copiés ou se sont fortement inspirés des statues païennes.


L’arrivée du Christianisme


Rome après avoir conquis la Gaule ne lui impose pas ses dieux et c’est pour cette raison que le culte de certaines anciennes divinités gauloises continue de se perpétuer. Un syncrétisme s’installe alors entre dieux romains et dieux gaulois, certains seront désignés d’ailleurs par un double nom tel Apollon-Granus. De nombreuses divinités gauloises dérivant de la terre et liée à la fécondation maternelle vont se trouver transformées en Vesta, Junon, etc.

Au IIIème siècle apparaît le Christianisme. La religion romaine prônait la cohabitation avec les anciennes coutumes païennes, mais le christianisme se veut être l’unique religion et de ce fait s’implante avec de nombreuses difficultés et réticences principalement dans la campagne. Malgré les interdictions et les destructions, le peuple continue à protéger et adorer les pierres. On en retrouve d’ailleurs enfouies, à l’abri, dans la terre. Cette situation va se perpétuer pendant les siècles suivants.


Les Virgo Pariturae


Les statues païennes ne seront pas uniquement sauvées en les cachant mais aussi par le fait qu’elles sont reprises telles quelles par la religion chrétienne. Elles deviendront une authentique statue de la Vierge Marie, le plus bel exemple est celui de la Virgo Pariturae de Chartres. Mais cette Virgo Pariturae « Vierge qui doit enfanter » est lié à un culte bien particulier que le peuple gaulois ancêtres pratiquait bien avant la Vierge Marie.

La prédiction de la naissance d’un Dieu au sein d’une Vierge se retrouve dans de nombreuses théologies. En voici à titre d’exemple : en Egypte, c’est Horus né de la vierge Isis ; pour la Perse, c’est Mithra le dieu soleil ; même Bouddha naquit de la vierge immaculée Mâyâ.

Désiré Monnier dans son livre « Les traditions populaires comparées » rapporte aussi que le culte de la Vierge existait déjà chez les Germains. Selon P.Grimal les gaulois croyaient en une déesse-mère des hommes, de la faune et de la flore, symbole de la fertilité et de fécondité. Jean Christophe Layral dans son livre consacré à Notre-Dame de Roc-Amadour écrit que pour le peuple de la Gaule si bien préparé par cette tradition, l’esprit put s’ouvrir aisément aux lumières de l’Evangile. En effet, les druides (1) gardaient à l’intérieur du sanctuaire la statue d’Isis, Vierge du libérateur futur, souvent représentée assise, tenant son enfant sur les genoux de manière semblable que seront les statues des Vierges en Majesté du Moyen Âge. Son culte sera d’ailleurs encore présent jusqu’au XI et XIIème siècle.

A l’origine le rayonnement extraordinaire de Chartres est du au sanctuaire païen du peuple gaulois des Carnutes (IVème siècle), dont la capitale est Chartres (Autricum). Ce fait est attesté par César dans son ouvrage « De bello gallico VI,16 » dans lequel il évoque la religion des gaulois et leurs druides. Il décrit qu’ils se réunissaient chaque année dans un lieu consacré, dans le pays des Carnutes, qui passe pour se trouver au centre de la Gaule. Cette affirmation est reprise par Guibert de Nogent. Jean-Paul Migne (2) rapporte que Guibert parle alors de temples gaulois consacrés aux Vierges attendant un Homme-Dieu : inibi Virgini decum Pariturae sacratum fanum, puis il évoque un temple consacré situé dans la forêt des Carnutes.

On suppose que ce lieu est celui de Chartres (dans d’autres textes on trouve noté à la proximité d’Orléans). Cette réunion appelée Walpurgis dans les pays nordiques avait lieu le 30 avril et se prolongeait le lendemain le premier mai. La religion va dédier ce mois de mai à la Vierge Marie mais ne pourra empêcher certaines coutumes païennes de perdurer telles la pause du Mai pour les jeunes filles à marier et le Chari vari qui se pratiquent la nuit précédant la journée du premier Mai.

Mais le fait le plus intéressant est que la tradition affirme que ces druides honoraient alors dans une chapelle souterraine une Vierge qui devait enfanter (ce dont ne parle pas César). Dans plusieurs villes des Gaules des autels sont élevés à la Vierge qui devait enfanter (Virgo Pariturae). Mais, peu à peu, ses sanctuaires comme ceux consacrés aux déesses-mères vont être remplacés par des sanctuaires voués à la Vierge Marie.

La Vierge Noire de Chartres

A Chartres, la religion catholique va s’approprier cette statue et la ville va devenir l’un des plus réputés pèlerinages chrétien voué à la sainte Vierge Marie. La cathédrale de Chartres est une sorte d’hymne à la Vierge. Les reliques abondent, en particulier elle reçoit en 876 le voile (la chemise) de la sainte Vierge (donné par l’empereur Charles le Chauve), on peut y admirer 175 représentations de la Vierge, et la chapelle de la Vierge noire, Notre-Dame sous terre, l’ancienne Virgo Pariturae (une copie datant de 1857, l’original étant brûlée en 1793) C’est l’un des sanctuaires le plus connu et vénéré au monde. Mais comment expliquer aux pèlerins la transposition de la déesse païenne à celle chrétienne ?

Il existe de nombreux textes anciens affirmant que l’église de Chartres a été fondée en l’honneur de la Vierge Marie. En particulier celui trouvé dans « Les vieilles chroniques », manuscrit 1027 de la bibliothèque de Chartres datant de 1389 où l’on apprend que cette église lui aurait été dédiée depuis fort longtemps (4). Les habitants de Chartres firent sculpter une statue d’une Vierge portant un enfant dans son giron, laquelle fut vénérée dans un lieu à ses cotés des idoles. Un texte ajouté au XVIème siècle indique que ce sont des druides (4) qui auraient fait sculpter cette statue et ils auraient même envoyé des députés à Jérusalem pour savoir si la Vierge prophétisée par Isaie était née (chapitre 7, verset 14). Cette statue a donc été sculptée par prémonition et même si c’était par des païens, en aucun doute il s ‘agit bien d’une représentation de la Vierge Marie. Cette statue aurait été sculptée d’après une Virgo Pariturae qui était vénérée à Longpont-sur-Orge.

Cette ville fut un ancien lieu de culte à Isis tenu par les druides. L’endroit fut évangélisé par les disciples de saint Denis, saint Sulpice et saint Ion (ou Yvon) et les druides se convertirent au christianisme croyant que la prophétie de la Vierge qui doit enfanter s’était réalisée. La source celtique située derrière le maître autel de la basilique a été murée et la Vierge noire est devenue blanche et a pris le nom de Notre-Dame de bonne garde. Dans l’ouvrage consacré à son histoire on trouve écrit :

Longtemps après, les bûcherons de l’endroit abattant un chêne séculaire, découvrirent en son creux une antique statue de bois noire ou polychrome (..) elle portait sur son socle l’inscription Virginia Pariturae (on peut être étonné d’une inscription latine pour une statue d’origine celte !) Ce fut une célébrité dont on parla bientôt partout et qui incita les Carnutes habitants de Chartres) à venir quémander une copie.

Il est aussi indiqué que le chef de la peuplade gauloise des Carnutes, Priscus, aurait demandé la statue du sanctuaire païen ou sa réplique qui fut transportée à Chartres dans un sanctuaire où sera plus tard bâtie la cathédrale. Notre-Dame de Chartres et Notre-Dame de Longpont auraitent donc la même origine spirituelle.

Gollut évoque cette dévotion particuilère de nos ancêtres en rappelant que « les anciens druydes, havoient faict les déclarations aux disciples et aux peuples de Gaule, que de père en fils, les enfants de Noel, qui peuplèrent les Gaules leur havoient révélés) et havoient sceu que cette glorieuse Vierge seroit mère, demeurant toutefois en son intégrité virginale avant et après la miraculeuse conception, voire après le divin enfantement. Et pource, ces anciens sacrificateurs, firent dresser dedans Chartres (ville gauloise de la Béausse) une chapelle souterraine de laquelle l’autel ( dédié à la Vierge immaculée) havoit cette inscription : Virgini pariturae, Ce que ie pense havoir esté en la première ecclise de Chartres qui est ceinte de deux autres plus grandes, toutes trois dédiées à la dicte sainte Vierge mère de Dieu pour estre montré à tous les fidèls Chrestiens, que méritoirement nous luy debvons dresser des temples, chapelles, autels, portraicts et images, puisque ces paoures gentils la vouloient bien honorer comme personne chérie et préférée par l’omnipotent créateur ».

Mais la réalité de la Virgo Pariturae est controversée par de nombreux auteurs affirmant qu’elle ne serait en fait qu’une légende qui prit naissance entre le 11ème et 14ème siècle et se développa surtout au 17ème siècle par l’ouvrage de Sébastien Rouillard : La Parthenie ou l’histoire de la très auguste et dévote Eglise de Chartres dédiée par les vieux druides en l’honneur de la Vierge qui enfanteroit, ouvrage paru en 1609 à Paris.

Bibliographie :

  • Arthaud et Nicolas (chanoines). Longpont sur Orge. 1852.
  • Bayard Jean-Pierre. Déesses mères et Vierges noires. 2001.
  • Baudry Ferdinand (abbé). Les puits funéraires gallo-romain du Bernard.1873.
  • Gollut Lois. Mémoires historiques de la république séquanoise et des princes de la Franche-Comté. 1592.
  • Huynen Jacques. L’énigme des Vierges noires.1996.
  • Grimal Paul. Mythologies. 1963.
  • Layral Jean-Christophe. Notre-Dame de Roc-Amadour. 1909.
  • Migne Jean Paul. La Patrologie cursus completus (tome 156).1853.
  • Monnier Désiré et Vingtrinier. Croyances et traditions populaires recueillies dans la Franche-Comté, le Lyonnais, la Bresse et el Bugey. 1874 .
  • Monnier Désiré. Traditions populaires comparées. 1854.
  • Monnier-Vingtrinier.Croyances et traditions populaires recueillies dans la Franche-Comté, le Lyonnais, la Bresse et le Bugey. 1874.
  • Reale Michel. La basilique de Longpont. 1989.
  • Rouillard Sébastien. La Parthénie ou l’histoire de la très auguste et dévote Eglise de Chartres dédiée par les vieux druides en l’honneur de la Vierge qui enfanteroit. 1609.

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