Une vision du Chamanisme – Partie I

Il n’y a pas un mais des chamanismes et je vais vous en présenter une version qui est ‘mienne’ en un sens mais je la ressens plutôt comme inspirée de celle des chamans sibériens d’avant l’URSS. Un chaman peut être un conteur, un guérisseur et même un chef. Cependant, son rôle primordial est de réguler les contacts entre les vivants et les morts de son clan. Pour vous expliquer ma vision, il va me falloir retracer succinctement mon parcours chamanique.


Pourquoi ai-je été attiré par le chamanisme ?


Je suis un scientifique qui a passé 45 ans de sa vie comme chercheur au CNRS. L’habitude de la recherche, au lieu de scléroser ma façon de penser, m’a plutôt incité à ne pas craindre les attitudes non conventionnelles, tout en les analysant sévèrement. Dès le début des années 70, j’ai rejoint ceux qui se lançaient dans l’écologie et les médecines alternatives et très tôt, les faits m’ont montré que l’attitude des scientifiques à l’époque, c’est-à-dire leur soutien majoritaire au système de pensée existant, était précisément opposé à ce que nous apprend la Science. J’ai alors fait diverses autres expériences hors de la science officielle mais qui ne m’ont pas vraiment convaincu. Cependant, lorsque quand j’ai découvert le shiatsu, puis le chamanisme, puis les runes et la mythologie germanique du Nord, je n’ai pas hésité à fouiller en dehors de la rationalité scientifique pour explorer ces domaines d’un monde moins visible et plus sensible mais qui a sa logique propre.

J’ai bien entendu mené cette exploration en vivant diverses expériences à la limite, et même au-delà, de la rationalité. Mais ma formation scientifique m’a conduit à leur associer une recherche obstinée des textes contenant les sources originales rapportant les traces que l’on a conservées des mythes associés aux runes et aux mythologies. Au lieu de m’appuyer exclusivement sur mon vécu personnel, j’ai cherché à le comparer au vécu probable des créateurs des mythes qui m’inspirent.


Mon parcours chamanique


Il a commencé aux Etats-Unis, il y a une trentaine d’années, avec la « Foundation for Shamanic Studies » (Fondation pour les Études Chamaniques) de Michael Harner. Il s’agit d’un chamanisme très inspiré des indiens Hopi de Californie. J’ai suivi les divers stages de formation de cette Société jusqu’au dernier, appelé l’apprentissage de la ‘méthode Harner’. J’ai alors continué à pratiquer librement, en particulier en organisant des ‘cercles chamaniques’ mensuels à Paris pendant 3 ans. J’ai aussi souvent pratiqué au sein d’un groupe chamanique en Autriche. Tout ceci m’a évidemment influencé et m’a apporté un certain nombre de bases sur lesquelles j’ai progressivement construit ma propre approche au chamanisme. Un exemple un peu superficiel de cette influence, mais qui a beaucoup marqué l’esprit de ceux qui ont fait du chamanisme avec moi, est celui du chant « hé ho » que nous chantons à chaque séance et que j’ai connu par une cassette vendue par la Fondation.

Cependant, deux rencontres d’assez courte durée ont compté encore plus que les autres. Je n’ai passé que quelques jours avec Sandra Ingerman (une représentante de la Fondation qui donne de temps en temps des cours en France) mais sa ‘douce assurance’ m’a fait une impression très forte et je l’ai absorbée pour l’intégrer dans ma pratique. Je n’ai passé que quelques heures avec deux chamans sibériens à pratiquer avec eux sans pouvoir communiquer verbalement, mais leur ‘stabilité violente’ est venue rencontrer la forme de fureur odinique propre à la mystique des vieilles civilisations du Nord qui jouent un rôle si important dans ma vie. Ceci montre bien que ce chamanisme est loin, très loin, d’une pratique de type sagesse orientale : il comporte des chants, des danses, une libre expression des émotions, quelques fois des cris qui l’éloignent même d’un comportement social acceptable.

C’est à cette époque, il y a un peu plus de quinze ans, que j’ai rencontré les runes et la littérature nordique. J’ai alors débuté en parallèle l’étude de deux mythologies, celle des peuples du Nord et celle des sibériens.

Carte du Kamchatka

La mythologie nordique fait souvent référence, toujours de façon succincte quant aux détails opératoires, à une pratique de type chamanique, appelée le seiðr. Ma passion pour cette mythologie et la religion qui y est associée s’est donc très bien accommodée de mon étude du chamanisme sibérien. C’est ainsi que j’ai doucement amassé à peu près toute la documentation ethnologique existant sur les chamanismes sibériens, surtout en anglais et en allemand, et en particulier celui des paléo-sibériens du nord et du Kamtchatka, alors que le plus connu est celui des néo-sibériens, qui ont été influencés par la civilisation mongole et donc par le Bouddhisme. Toutes ces lectures m’ont imprégné jusqu’à ce que je vive moi-même certaines des expériences qu’elles rapportent. J’aime aussi intégrer à ma pratique des témoignages rapportés par les ethnologues, comme par exemple le chant du ‘bouleau aux feuilles d’or’, bien connu de tous ceux qui ont travaillé avec moi.

Note sur l’image : Les paléo-sibériens sont les habitants du Kamchatka, les Kamchadales, et les Chuckchee sibériens. Le territoire de ces derniers comprenait la partie de la Sibérie au nord du Kamchatka, jusqu’au territoire des Inuits sibériens.


Visualisation, vision et hallucination


Pour faire comprendre la façon de pratiquer des chamans sibériens, je commence généralement par préciser longuement la différence entre visualisation, vision et hallucination. Ce ne sont que des mots, mais ce qu’on met derrière ces mots est capital dans la pratique chamanique.

Précisons d’abord la différence entre ce que j’appelle une vision et une visualisation. Pour faire court, une visualisation est une impression, toujours visuelle, que vous avez vous-mêmes fabriquée, une sorte d’auto suggestion par laquelle vous provoquez des images qui apparaissent dans votre cerveau. Une vision est une impression, souvent visuelle, qui vous tombe dessus sans que vous l’ayez provoquée. La vision vous arrive toujours comme une surprise, elle met en jeu tout le corps et non pas seulement le cerveau, et elle peut être relative à un autre sens que le visuel. Elle peut être tactile, odorante ou gustative et elle est très souvent réduite à une simple impression, un sentiment ressenti, comme le bien-être, l’inquiétude, la lourdeur etc. Le problème du débutant est surtout de faire la différence entre une vision et une visualisation parce que nous vivons dans un monde qui pratique couramment la dernière qui laisse peu de place à la première. Presque toujours, le début des méditations dirigées que j’ai vécues dans le passé ou que l’on m’a rapportées est une demande du type « imaginez un endroit, transportez-vous dans cet endroit etc. » C’est un exemple exact de ce que je viens de définir comme une visualisation.

Cette façon de faire a l’avantage d’être facile à enseigner et d’être efficace pour toutes les techniques utilisant essentiellement l’intellect, mais elle a le défaut de conduire les gens à prendre leurs visualisations pour des visions. La Fondation ne recommande pas particulièrement la visualisation, mais ne donne pas d’instructions précises sur ce sujet si bien que, tout naturellement, la plupart des personnes formées par cette Fondation travaillent avec la visualisation. Personnellement, j’ai évité ce piège grâce à l’enseignement de mon maître de Shiatsu, Sasaki sensei, qui nous tarabustait sans cesse pour nous forcer à « descendre dans notre hara ». C’est pourquoi aujourd’hui j’essaie ‘d’interdire’ aux débutants de visualiser. Non pas parce que c’est ‘mal’, mais parce que c’est opposé au chamanisme primitif que j’essaie de pratiquer. Cela bloque très souvent les débutants et c’est un travail véritablement très long pour eux que de devenir attentif à un ressenti corporel qui laisse place à la vision. C’est pourtant par cette attention que l’on apprend à reconnaître une vision qui ne soit pas explosive, comme le sont les premières visions douces (et totalement non visuelles) que l’on obtient quand on est capable de ‘descendre’ dans son ventre et de mettre de côté la pensée incessante et fébrile du cerveau.

Guides vers le royaume des morts

Enfin, l’hallucination psychotique est très semblable à la vision mais l’halluciné croit que d’autres peuvent partager la même hallucination (qu’il appelle justement une vision) et surtout que son hallucination prime en importance sur tous ses autres comportements. Il y a évidemment un continuum entre vision et hallucination et le chamanisme apprend (plus ou moins, c’est un vrai problème à long terme!) à contrôler les visions afin qu’elles ne deviennent pas des hallucinations et ne soient jamais des visualisations.

Note sur l’image : Représentation sibérienne des guides qui conduisent les âmes au pays des morts : 1. le canard, 2. le mort, 3. un oreiller sous la tête du mort, 4. une hutte

Explication fournie par un chaman : « L’âme va jusqu’à la mer sur le dos du canard, vers la mer froide. »

D’après V. N. Chernestov, in Studies in Siberian Shamanism.


En quoi consiste le travail chamanique


Le travail chamanique, qu’il s’agisse d’une formation ou bien d’un rôle social (en tant que chaman !) est toujours explicitement relié à la mort. Dans la mesure où notre société, étrangement, se spécialise dans l’oubli de la mort, on comprend l’hostilité qu’il attire et la fascination qu’il peut exercer de nos jours. La formation chamanique, au travers de tous les détours de son parcours, est destinée à amener l’apprenti/e à connaître sa propre mort. C’est évidemment une condition d’acquisition de toute connaissance initiatique permettant d’accéder à d’autres états de conscience. Mais les buts immédiats de ce travail sont, accessoirement, qu’il puisse accueillir la mort sans peur quand ce sera son heure et, essentiellement, qu’il/elle soit capable de gérer au mieux la mort des membres de son clan.

Il m’est impossible d’expliquer verbalement ce que cachent ces dernières phrases, tout comme il est impossible, selon la plaisanterie, d’expliquer à un esquimau le goût d’une orange. C’est pourquoi je dois me contenter de décrire quelques-unes des propriétés chamaniques caractéristiques qui, sans être réellement communes, sont assez répandues pour pouvoir être comprises : la sortie hors de son corps et le contact avec des entités ‘supérieures’ que les chamans appellent les Esprits, y compris les fameux animaux-esprits qui occupent tant de place dans les listes de discussion sur le chamanisme. C’est ainsi que je pourrai ensuite évoquer au mieux ce qu’était et peut encore être la fonction sociale du chamanisme, la différence entre la façon de travailler des chamans et des chamanes (les ‘femmes-shamans’) et le rôle du masculin/féminin dans la pratique chamanique. Enfin, je pourrai revenir sur le sujet central au chamanisme : la mort.

Deux visions de la mort : Goya et Manet


La sortie hors du corps


 La majorité des gens croit que ce phénomène est une invention, une simple imagination un peu folle. Il existe cependant aussi quelques personnes, beaucoup plus rares, qui quittent leur corps avec une trop grande facilité. Ou bien elles savent dissimuler leur capacité et elles ont une vie difficile mais à peu près normale, ou bien elles en sont incapables et on les considère comme des malades mentales psychotiques. Avant de décrire ce qu’est la sortie chamanique du corps, voici quelques exemples de sorties du corps ordinaires.

Il en existe de non traumatiques qui ressemblent beaucoup à une sorte de chamanisme naturel. Par exemple, chaque nuit, lorsque nous rêvons, nous sortons naturellement de notre corps. Qui ne s’est pas déjà réveillé brutalement en sursaut ? Il s’agit là d’un retour brutal dans notre enveloppe, quittée momentanément pour aller puiser dans nos visions nocturnes. Qui n’a pas aussi déjà eu l’impression d’être étranger à son corps, jusqu’à en oublier l’existence, de regarder les nuages et soudainement de voir le monde depuis leur altitude, ou encore de communiquer si intensément avec certaines personnes qu’on a l’impression d’être en eux ? Mais, plus simplement, cherchez dans votre passé pour vous assurer que vous n’avez jamais ressenti l’étrange impression d’être étranger à vous-mêmes, ceci sans avoir pris de drogue particulière. Vous avez peut-être rejeté cette impression une fois, plusieurs fois, et bien sûr, elle ne s’est plus jamais reproduite.

Cependant, l’immense majorité des sorties du corps ordinaires sont de nature traumatique. Que violence vous soit infligée par autrui, ou que vous vous l’infligiez à vous-même par l’intermédiaire de drogues, votre seule défense est de tenter de ne pas sentir la brutalité que vous êtres en train de subir. Les fonctions vitales ne sont plus à l’aise dans ce corps maltraité et ont tendance à le quitter autant que faire ce peut. Elles se distancient de ce qui est en train de lui arriver comme pour être étrangères à la violence qu’il subit. Ceci est évidemment encore plus courant lorsque la personne maltraitée est encore dans l’enfance.

Tout cela mériterait évidemment de longs développements, mais je n’en parle ici que pour montrer que la sortie chamanique du corps, celle qui nous intéresse ici, n’est pas si surprenante que cela. Ce qui est surprenant, c’est qu’on puisse apprendre à la réaliser sans subir de dommages et à réintégrer son corps avec la « douce assurance » qu’enseigne Sandra.

D’après ce que j’ai expliqué au début, nous pouvons comprendre que la sortie chamanique n’est ni une visualisation, ni une hallucination mais une vision. C’est une impression très douce, un chuchotement du corps par rapport auquel une visualisation a la force d’un hurlement. Donc, pour apprendre cette forme de vision, la toute première chose est de ne pas se visualiser hors de son corps, mais plutôt de ressentir comment la conscience peut se déplacer dans le corps, comment il est possible de ressentir notre propre présence dans les diverses parties de notre corps. L’exercice de base pour apprendre à sortir de son corps se pratique à plusieurs. Ceux qui ont pratiqué avec moi savent que nous formons une ronde en nous tenant par les mains et que je conseille aux participants d’essayer de n’avoir conscience que de leurs mains, puis des mains qu’ils tiennent. Ceci est un des nombreux exercices qu’on peut exécuter pour apprendre à sortir de son corps en vue du chamanisme. Il est évident que le débutant ne sait pas trop s’il a réussi ou non à sortir de son corps. Pratiquer avec d’autres personnes plus familières avec cette sensation aide beaucoup à trouver les bonnes sensations qui correspondent exactement à une sortie du corps. Enfin, la sortie chamanique n’est pas indépendante de la place par laquelle la sortie a lieu. Sortir par son ventre, sa poitrine, sa tête ou son corps tout entier appartiennent à différentes sortes de chamanisme.

(à suivre)


Dans la deuxième et la troisième partie :


  • Le contact avec les Esprits, leur ‘parler’ / Les animaux-esprits (‘power animals’) / Le travail des chamans
  • Le chaman et la chamane / Le féminin/masculin chez les chamans / La mort

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