Bestiaire médiéval : la Truie qui file

Il n’est pas rare de trouver en flânant dans les vieux quartiers d’une ville une rue dénommée la rue de La truie qui file. Ce curieux nom proviendrait d’un fait divers qui aurait troublé les foules au Moyen-âge. L’histoire se serait passée à Paris en 1466 : un pauvre célibataire, charlatan, Grillet Soulard, donnait tous les jours sur la place de Grève des représentations burlesques qui attiraient le peuple de Paris très friand de ces amusements, en particulier celui de sa truie qu’il avait dressée à s’asseoir sur son derrière, à tenir une quenouille d’un pied et à manier le fuseau de l’autre. Mal lui en prit car pour certaines personnes le tour d’adresse de l’animal ne pouvait être que l’œuvre du démon. Sans son intervention aucun dresseur, même le plus habile, n’aurait jamais pu le lui faire exécuter. Et le pauvre saltimbanque est condamné à être brûlé vif avec sa truie sur la place de Grève, au lieu même où il produisait son spectacle ! C’est depuis cette époque que La truie qui file devint l’enseigne de plusieurs taverniers et cabaretiers.

Gravure. Paris à travers les siècles, Gourdon de Genouillac (1879).

Mais la véritable origine du mythe de la truie qui file se trouve peut être dans la mythologie grecque. Les Moires étaient la personnification du Destin. Elles étaient considérées comme les filles de Zeus et de Thémis et avaient pour rôle principal de surveiller le destin des hommes sans pouvoir y intervenir. Elles sont au nombre de trois : Clotho, Lachesis et Atropos. Clotho qui en grec signifie filer tient une quenouille dont elle tire le fil des destinées humaines, Lachesis met le fil sur le fuseau et Atropos la plus âgée, vêtue d’une robe noire mesure la durée de vie de chaque mortel. Elles ont été reprises par la mythologie romaine sous le nom de Parques qui porteront les noms de Nona, Decima et Morta (les trois fées), filles de Jupiter et de Thémis. Elles président à la naissance, au mariage et à la mort. On rencontre d’autres divinités du destin sous le nom de Nornes dans la mythologie germanique et nordique.

Les Trois Parques par Cornelis Cort (1561).

La truie qui file trouvera aussi sa place dans la culture celte et dans son important bestiaire symbolique. Représentant le druide, elle est le symbole de l’enseignement religieux et le fil qu’elle tire et déroule n’est pas celui destiné à un écheveau de laine mais celui de la connaissance, des possibilités de l’esprit et de l’initié.

On a aussi longtemps pensé que le mot druide était associé au chêne, à cause des rites druidiques sur cet arbre. Les philologues ont établi que ce terme spécifiquement celtique, cité par Jules César et présent dans des textes du Moyen Âge, provenait de « dru-wid-es » qui signifie « très savant ». On remarquera toutefois que curieusement chêne se dit « derw » en breton, « dervo » en gaulois, « daur » en irlandais. En gallois, chêne se dit « derw » et druide, « derwydd ». Une autre version se rapporte à la tradition irlandaise du file, un devin qui impose les mains au druide guérisseur. Le fil assume les fonctions entre autres de voyant, de devin, de magicien, d’historien. Il est plus élevé que le barde et ses pouvoirs sont plus étendus.

Fulcanelli, en 1926, dans son ouvrage intitulé « Le Mystère des Cathédrales » émet une hypothèse homophonique semblable, affirmant que la truie qui file est la représentation du druide guérisseur (druide fidèle). Mais il faut noter que cet auteur publiant sous un pseudonyme (son nom véritable n’est pas connu avec certitude) a laissé un enseignement inégalé en matière d’Alchimie et de Symbolisme Hermétique mais qu’il a été et est encore très controversé par de nombreux historiens.

Henri Vincenot, célèbre écrivain bourguignon, dans son livre « le Pape aux escargots » évoque cette truie lorsque son héros, la Gazette, le dernier druide, arrive devant l’abbaye de Saint-Seine en Côte-d’Or :

« Vous voyez, dit-il en montrant le piedroit de la voussure sous le porche d’entrée, cette chimère n’est ni dans la bible, ni dans l’évangile, c’est la vouivre et là, à gauche, c’est la truie, l’emblème druidique. Tout cela signifie que ce sanctuaire est un athaur druidique ».

Il est vrai aussi que dans, les croyances primitives la truie a souvent été déifiée comme un symbole de fécondité et d’abondance. Mais il faut se méfier de toutes ces interprétations. Le Druidisme dont l’enseignement était oral nous est parvenu par des textes qui sont pour un grand nombre sujet à caution. Objets quelquefois d’élucubrations plus ou moins fantaisistes elles ne doivent être considérées que comme des pistes de réflexion et de travail.

De nos jours la truie qui file est toujours bien présente. On trouve quantité de rues et de restaurants, gîtes, hôtels qui portent ce nom ou sont signalés par une enseigne bien évocatrice ; et ce malgré la bourgeoisie puritaine des siècles derniers qui a fait disparaître nombre de ces évocations. Certains de ces lieux ont même gardés sur leur façade des sculptures représentant une truie qui file. C’est le cas de la maison du saumon ou de la truie qui file à Chartres. Superbe maison du 15e siècle à la façade ornée de deux sculptures en bois montrant l’une un saumon, l’autre une truie qui file sa quenouille. Jadis elle faisait office de restaurant à l’enseigne de la truie qui file. Cette bâtisse a été rachetée par la municipalité pour y loger l’office de tourisme.

Une maison à Malestroit possède elle aussi une magnifique sculpture sur un pilier. Cette maison en pans de bois dite « de la truie qui file » a conservé ses anciens étals et des figures sculptées sur le bois des poutres qui traitent aussi bien du bestiaire à travers des représentations de chien, de porc ou d’ours, que de situations humaines, homme penseur, homme assis, homme et femme. Les représentations les plus célèbres sont celles associant un homme agenouillé portant un cor à un lièvre musicien (à moins qu’il ne s’agisse d’un âne) et celle qui représente sur un poteau cornier une truie qui file. Cette dernière est liée à la légende d’une gentille bergère qui, gardant ses brebis, filait sa quenouille. Un jour, un seigneur qui passait par là tente de profiter de son innocence. La jeune fille invoque la Vierge et elle se transforme en une truie suffisamment hideuse pour effrayer ce seigneur débauché.

On trouve des représentations de cette fameuse truie qui file à l’intérieur même d’églises ! Non loin du Theix (Morbihan) se trouve dans la chapelle de Notre-Dame la Blanche une voûte en bois dont les sablières offrent des sculptures grotesques : la truie qui file, la truie qui joue du biniou, etc.

La truie qui file, Notre Dame la Blanche, Theix . Photo Y. Rome.

Elle peut faire partie d’une fresque, ce qui est très rare. Dans l’église de Sommervoire (Haute Marne) se trouve une statue de saint Jude avec un curieux cul de lampe reposant sur la tête d’une truie qui file, emblème de gourmandise et de luxure.

Terminons cette évocation en revenant à Paris. Il était déjà d’usage au 15e siècle de fêter la mi-carême. On élisait des rois et des reines qui, après une promenade triomphale dans les rues, demandaient à leurs sujets d’un jour de danser. C’était le jour consacré au baiser populaire de la truie qui file. Au cours de la fête et après avoir bien bu des jeunes gens s’emparaient d’un garçon et d’une fille, les hissaient sur leurs épaules jusqu’à une enseigne à l’angle des rues de la Cossonnerie et Pierre-Lescot (quartier des Halles). Cette enseigne était celle d’un cabaret : A la truie qui file. Sur cette enseigne figurait une truie assise, faisant le beau (ou la belle ?) comme un chien, tenant une quenouille et un fuseau entre ses pattes et allaitant ses multiples petits. Le garçon et la fille devaient embrasser le corps de la truie, puis se cracher au visage pour faire entendre que seul ce jour-là cet animal était à l’honneur. S’ils ne s’exécutaient pas, ils risquaient d’être déculottés et fouettés en public.

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