La Kabbale à la mode

Depuis que Madonna, Leonardo DiCaprio and co(1) se réclament du « Centre de la Kabbale », la version showbiz de la mystique juive fait régulièrement l’objet de reportages et d’enquêtes. Il est chic de porter le « fil rouge », un remède contre le mauvais oeil (Ayin Hara) donné comme « kabbalistique ». Sachez toutefois qu’il n’existe aucune source faisant mention de l’usage d’un fil de laine rouge noué autour du poignet gauche pour conjurer le mauvais sort.

Promu de façon mercantile par le « Centre de la Kabbale » et les attrape-touristes de Bethléem, son origine proviendrait apparemment d’un commentaire de Rachi sur le Traité Shabbat (Chap. 7 & 8) du Talmud. Il y est clairement énoncé que le fait de s’attacher un fil rouge est strictement interdit. Cette pratique rentrant dans la catégorie des « Darkei Emori », les pratiques superstitieuses juives ne reposant pas sur la Foi et proches de l’idolâtrie.


Le Centre de la Kabbale


On avait déjà le droit à Tom Cruise, ambassadeur de la Scientologie et bien maintenant il faudra aussi compter sur Madonna (rebaptisé Esther pour l’occasion), l’émissaire people du « Centre de la Kabbale ». Fondé en 1965 aux Etats-Unis par Philip Berg (né Feivel Gruberger), ce mouvement spirituel se propose d’enseigner la Kabbale à tous les Occidentaux pour qu’ils puissent bénéficier d’un éveil spirituel global et ainsi améliorer le Monde.

« Par notre conscience collective, nous pouvons transformer le chaos en lumière, de sorte que ceux qui ont supporté cette tragédie [la Shoah] puissent être soulagés et de sorte que ces désastres ne se renouvellent pas » Philip Berg.

Cet ancien agent d’assurances mets donc à disposition de ses 3,5 millions d’adeptes un certain nombre d’éléments pour les aider dans leur cheminement :

  • le fameux « fil rouge » pour la modique somme de 26$ ;
  • une version censurée du Zohar car originellement incompatible avec la vie des Stars ;
  • un forfait pour des cours par correspondance ;
  • des livres New Age sur la Torah, les Miracles, l’Astrologie et la Kabbale.

Alors bien sur la connaissance de l’araméen et de l’hébreu sont superflus pour être membre du Centre de la Kabbale : « il n’est pas nécessaire de comprendre les mots, mais il faut les prononcer correctement ». Cette pensée magique loin du cas de foi véritable est assez bien résumée par les affirmations de Philip Berg (Les Codes secrets de l’Univers) :

« aucun médecin n’a jamais soigné personne. Il n’y a qu’une force énergétique qui guérit véritablement, c’est la Lumière du Créateur… Un corps malade est un corps dont le niveau de Lumière est bas. »

« La Kabbalah enseigne des prières spécifiques pour se protéger du Mauvais Œil. Ne dédaignez pas des protections comme les talismans contre la sorcellerie. »


Et la véritable Kabbale, c’est quoi ?


La Kabbale est la tradition ésotérique du Judaïsme présentée comme la « Loi orale et secrète » tandis que la Torah (ancien testament) est la « Loi écrite et publique ». Signifiant littéralement « réception », le terme est parfois interprété comme « tradition ». Le mot Kabbale ne désigne pas un dogme, mais un courant à l’intérieur du judaïsme et un certain état d’esprit.

Dans les profondeurs de l’âme humaine, la voix du Créateur appelle sans cesse » Rav Kook.

La mystique juive est officiellement née au XIIIe siècle en Espagne, avec l’écriture du Zohar (Livre de la splendeur) : une exégèse ésotérique de la Torah (Pentateuque), rédigée par Moïse de Léon sous le nom d’un grand rabbin du IIe siècle, Siméon Bar Yohaï. Mais selon les kabbalistes, elle remonte à des temps bien plus anciens : Adam lui-même, le premier, aurait rédigé le Sefer Raziel (Livre des Mystères). Puis ce fut le Sefer Yetsira (Livre de la Formation) avec le Patriarche Abraham. En réalité il a été écrit au VIe siècle tandis que les révélations de l’ange Raziel sont datées du XIIIe siècle.

Extrait du Sefer Raziel, probablement écrit ou compilé par Éléazar de Worms (1176-1238)

La Kabbale se veut un outil d’aide à la compréhension du Monde et de sa relation avec Dieu. Elle propose des réponses aux questions essentielles concernant l’origine de l’univers, le rôle de l’homme et son devenir. Elle se veut à la fois un moyen de compréhension du soi et un façon d’appréhender d’autres systèmes de pensée.

La Kabbale en tant qu’exégèse de la Bible, propose donc une version ésotérique de la Génèse ou « Bereshit bara Elohim Ete ha-chamayim ve-ete ha-arets » : Au commencement, Dieu avait créé le ciel et la terre.

Au commencement était l’Ain, le néant. Puis vint l’Ain Soph, l’espace infini, sans limite. Et enfin l’Ain Soph Aur, la lumière infinie, qui emplit d’abord l’Ain Soph, puis se contracta, faisant naître la vie, essence même de la lumière : Kether. Ainsi, Kether était née du néant.

Kether est la Couronne qui trône tout en haut de l’Arbre de Vie (ou arbre Sephirothique). La Sephira (émanation divine) Kether est tellement abstraite qu’elle est désignée dans le Zohar comme « la plus cachée des choses cachées ».

Sa nature est complètement incompréhensible à l’homme. Kether (volonté créatrice) ne pouvait créé seule la matière qui emplirait l’Ain Soph Aur. Ainsi apparut Chokhmah (Sagesse), le principe masculin (source de l’énergie cosmique), puis Binah (Compréhension), le principe féminin (centre de cristallisation).

Le processus des émanations successives continu jusqu’à l’achèvement du RoyaumeMalkhouth. L’Arbre de Vie ainsi formé comprend 32 voies de la Sagesse correspondent aux 10 Sephiroth et aux 22 sentiers permettant l’évolution spirituelle jusqu’à Kether.

« Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t’égarer » Rabbi Nahman de Bratslav.

Mais la Kabbale ce n’est pas qu’une interprétation mystique, c’est aussi un décryptage de la Bible à travers des procédés littéraires et mathématiques. Ainsi chaque mots détient plusieurs niveaux de signification et l’herméneutique hébraïque va même jusqu’à jouer ces même mots pour les réarranger (hokmat ha-zeruf), les transcoder selon des techniques précises et ainsi obtenir une autre lecture, un message secret.

  • La Gématrie (Gematria) est une technique par laquelle des lettres sont remplacées par leurs valeurs numériques afin de susciter la révélation de concordances. La littérature talmudique reconnaît l’intérêt de la gematria « classique » mais met en garde les profanes contre le risque de superstition.
  • La Notarique (Notarikon) est le codage par lequel on groupe les lettres initiales, centrales ou finales de plusieurs mots pour en former de nouveaux. Les exemples les plus connus sont AMEN – « Al Melech Nehehmahn » et AGLA « Atah Gibor Le-olam Adonai ».
  • La Temura (Temurah) est un procédé d’échange des lettres selon divers systèmes de combinatoire (Tserouf). L’origine de ce système tient au fait que l’hébreu est une langue sans voyelles. Quand les massorètes voulurent mettre la Torah par écrit, ils voulurent enregistrer toutes les prononciations possibles des mots mais aussi faire œuvre de critique textuelle. Ainsi on substituait le jeu des voyelles possibles selon que le mot devait être verbe ou substantif.

Vous l’aurez compris la Kabbale n’est pas vraiment accessible. Si elle est théoriquement ouverte à tous en tant chemin personnel, il vous faudra vous armer de patience (voir d’une vie) avant de comprendre suffisamment l’hébreux pour assimiler toutes ses significations et ainsi espérer saisir un peu de l’essence de la véritable Kabbale.

Il est à noter que le nom « Cabbale » fut utilisé en Europe pour désigner dans un premier temps la Kabbale d’inspiration chrétienne et toutes les pratiques magiques en découlant : talismanie, théurgie etc…


1° Entre autres : Madonna, Britney Spears, Naomi Campbell, Avril Lavigne, Leonardo DiCaprio, Kylie Minogue, Demi Moore, Tippi Hedren, Elizabeth Taylor, Kashton Kutcher,  Gwyneth Paltrow, Halle Berry et Paris Hilton.

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