Les expériences mystiques : une nouvelle perspective

Comment renouer avec son quotidien après avoir vécu ce qu’on appelle une expérience extraordinaire – que ce soit une expérience de mort imminente ou mystique, la perte d’un être cher, un divorce ou même la perte d’un emploi – bref toutes ces petits deuils qui, parfois radicalement et bien malgré nous, bouleversent complètement notre univers ?

Peu importe l’élément déclencheur, s’ensuit la perte de nos repères habituels, une période de chaos, une quête de sens puis une réorganisation vers un nouveau système de valeurs, une nouvelle perception de soi et du monde qui nous entoure. La période de transformation et d’intégration dans le quotidien est un long chemin fait d’ombre et de lumière. Mais ce peut être également l’occasion de s’ouvrir à l’inconnu, de s’apprivoiser et d’accepter tout simplement d’être qui l’ont est au-delà de nos masques.

Depuis plus une vingtaine d’années, les recherches scientifiques se penchent sur la relation entre le cerveau, la conscience et les expériences spirituelles. Ces études démontrent que l’esprit peut avoir une influence sur le corps et le cerveau en particulier. On connaît les recherches de Matthieu Ricard et du Dr Richard Davidson sur les effets de la méditation. L’automne dernier, à Montréal, le Dr Beauregard publiait les résultats d’une étude semblable sur le phénomène d’expérience de mort imminente.


Rencontre avec le Dr Mario Beauregard

L’une des figures prédominantes des neurosciences contemplatives, le Dr Mario Beauregard est chercheur agrégé aux Départements de Radiologie et Psychologie de l’Université de Montréal (UdM). Il est aussi membre du Centre de Recherche en Sciences Neurologiques et du Centre de Recherche en Neuropsychologie et Cognition (CERNEC) de l’UdM. Auteur de plus d’une centaine de publications scientifiques en neurosciences, psychologie et psychiatrie, ses travaux au sujet des bases neurobiologiques de la régulation des émotions et d’états spirituels ont reçu une couverture médiatique internationale. Il a été choisi par le World Media Net comme l’un des Cent Pionniers du 21e siècle et s’est mérité, en 2006, le prix Joel F. Lubar pour sa contribution à l’avancement de la neurothérapie. L’Office National du Film du Canada a produit un film, intitulé Le Cerveau Mystique, au sujet de ses recherches. En septembre 2008, il publiait Du cerveau à Dieu, un ouvrage de vulgarisation écrit en collaboration avec la journaliste scientifique Denyse O’Leary.

L’expérience de mort imminente (EMI) a un impact majeur dans la vie des gens. Mais que se passe-t-il dans le cerveau lors de cette expérience? Est-ce un phénomène réel ou une hallucination, comme le prétendent certains scientifiques? J’ai rencontré le Dr Beauregard pour mieux comprendre l’impact qu’une telle recherche pourrait signifier auprès des gens qui ont vécu une telle expérience (expérienceurs).

Vous venez de publier les résultats de votre recherche sur les expériences de mort imminente (EMI). En quoi consistait-elle?

Le but était de regarder s’il se passe quelque chose de particulier dans le cerveau des gens qui ont vécu une EMI. Il y a plusieurs composantes lors d’une EMI telle l’impression de sortir du corps, voyager le long d’un tunnel, avoir une vue panoramique de sa vie, mais la plus importante pour une transformation subséquente sur le plan psycho-spirituel est la rencontre avec la Lumière ou des êtres de lumière, selon les expérienceurs. Nous avons sélectionné quinze personnes qui disaient avoir conservé un lien avec la lumière et être capable d’y retourner dans un état méditatif.

On a utilisé deux techniques d’imagerie, soit l’électro-encéphalographie qui mesure l’activité électrique du cerveau et l’imagerie par résonance magnétique qui permet de voir en trois dimensions quelles sont les régions activées du cerveau. Les gens retournaient tout simplement à leur souvenir de la lumière pendant qu’ils étaient scannographiés. La stratégie était identique à celle utilisée lors de notre recherche sur les carmélites.

Avec la résonance magnétique, on voit des changements dans plusieurs régions du cerveau associées à la conscience de soi. On voit également des modifications dans le cortex préfontal. On observe aussi de l’activité dans plusieurs régions également impliquées dans la représentation du corps dans l’espace, ainsi qu’au niveau émotionnel. C’est une expérience qui implique des changements dans la rapidité des ondes cérébrales. Le plus intéressant est qu’on voit des ondes très lentes mais également des ondes plus rapides que le bêta, et qui sont dans des régions différentes. Ce qu’on ne retrouvait pas dans notre étude chez les carmélites.

Photo à titre illustratif uniquement, sans rapport avec l'étude

En quoi consistait cette recherche auprès de carmélites?

Dans la tradition catholique romaine, les carmélites ont toujours été associées au mysticisme, aux états altérés de conscience. Nous voulions voir ce qui se passe dans le cerveau dans un état qu’on appelle oraison, soit un état à la fois de contemplation et de prière dans laquelle elles se sentent, selon leur terminologie, en état d’union avec Dieu.

Cela n’avait jamais été fait auparavant. Il y a eu quelques études sur des gens en méditation, mais plutôt axé sur l’attention, la respiration, les pensées ou les sensations. Ce n’était pas vraiment une expérience spirituelle intense. Nous avons été les premiers à faire ce type de recherche et avons observé, tout comme chez les expérienceurs, des changements dans plusieurs régions du cerveau et non pas juste un point, le fameux point de Dieu. Pour comparer l’expérience avec les expérienceurs, certaines régions se recoupent alors que d’autres sont différentes.

Quels liens pouvons-nous établir entre ces deux études?

Photo: Alain Tremblay

Chez les expérienceurs, on a remarqué beaucoup d’ondes thêta, même au repos, sans rien faire ni méditer. Ce sont des ondes plus lentes que chez la moyenne des gens. En principe, lorsque vous êtes éveillé, vous n’avez pas beaucoup d’ondes thêta prédominantes. Vous les observez avant l’endormissement, dans des états altérés de conscience ou un état méditatif très profond. C’est possiblement le signe qu’un changement s’est opéré dans le cerveau et qui permet aux expérienceurs de reprendre contact avec cette dimension plus facilement. Plus les ondes cérébrales sont ralenties, plus nous atteignons un état modifié de conscience; il est ainsi plus facile de vivre des expériences spirituelles transcendantes. C’est en quelque sorte un potentiel que la personne pourrait développer. C’est une hypothèse qu’il nous faudrait examiner de plus près.

Vous avez entrepris une nouvelle étude scientifique sur l’expérience de mort imminente, le Projet AWARE. Quel en est le but?

Certaines personnes ont une malformation au niveau de l’aorte, de la grosse artère. Pour y remédier, on doit faire des modifications chirurgicales sinon il n’y a pas suffisamment de sang qui arrive au cœur et la personne risque de mourir. Lors d’une intervention chirurgicale, le cœur est arrêté, on draine le sang à l’extérieur pendant qu’une pompe maintient le sang en circulation de façon artificielle, la personne est plongée en état de mort clinique.

Des études ont démontré qu’environ 15% des gens qui vivent des crises cardiaques rapportent une EMI. Nous supposons qu’il doit se produire la même chose dans le cas de mort clinique induite de façon chirurgicale. Ainsi, nous voulons savoir si dans cet état, les gens qui auraient éventuellement une expérience hors-corps ou de mort imminente peuvent identifier des cibles, des images qui seront présentées sur un moniteur vidéo qui ne peut être vu que du plafond. Ce moniteur ne sera donc pas visible pour les membres de l’équipe chirurgicale. Les patients n’ont aucune connaissance que ces images seront présentées durant leur opération. Tout ce qu’ils savent est qu’on veut les interviewer après la chirurgie.

Notre critère de réussite n’est pas seulement d’identifier les images présentées, mais aussi de donner des détails sur ce qui se passe durant l’intervention, tels des échanges entre le personnel ou des détails chirurgicaux.

L’an dernier, vous avez publié Du cerveau à Dieu, écrit en collaboration avec Denise O’Leary. Quel en est le sujet?

Nous parlons des études sur les liens entre le cerveau et les expériences spirituelles, dans une perspective non réductionniste, non matérialiste de l’être humain. Nous présentons notre étude chez les carmélites, des études sur l’influence à distance, les capacités psy et certains cas d’EMI. Nous parlons également de recherches qui ont été faites, de façon rigoureuse et très systématique, et qui mènent à une nouvelle révolution scientifique, une nouvelle vision du monde.

Les recherches du Dr Mario Beauregard nous démontrent que les expériences extraordinaires sont des phénomènes authentiques et que l’esprit a une véritable influence sur le cerveau. Elles permettront ainsi de développer des outils appropriés pour mieux accompagner les gens dans leur processus de transformation suite à ces expériences.

Profitant de cette rencontre, je lui ai demandé si la science pourrait un jour résoudre les mystères de la vie après la mort, de Dieu ou de la spiritualité ?

Si la science demeure complètement matérialiste et réductionniste, à mon avis, elle n’a aucune chance d’élucider les grands mystères de la vie. On ne peut ramener l‘esprit et la conscience au niveau électrique ou chimique bien qu’ils exercent une influence au niveau électrique et chimique.

Malgré ma prétention d’objectivité, il n’en demeure pas moins que la vision matérialiste du monde est subjective, dictée par une idéologie. Pour être véritablement objectif, il faut tenir compte de manière absolue de tout ce qui existe, de toutes les données, ce qu’on appelle un empirisme radical. Les matérialistes considèrent uniquement ce qui fait leur affaire.

Je crois qu’il nous faut une science nouvelle, on a besoin d’une révolution au niveau scientifique comme il s’en est produit quelques fois au cours de l’histoire.

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