Confréries secrètes : La secte des Hashshashins – Partie I

Il existe une certaine race de sarrasins qui (…) s’appellent Heyssessini. (…) Cette race d’homme vit sans lois. (…) Ils ont un maître qui frappe d’une immense terreur tus les princes sarrasins proches et éloignés, ainsi que les seigneurs chrétiens voisins, car il a l’habitude de les tuer d’étonnante manière. (…) Dans ces palais, il fait venir, dès leur enfance, nombre de fils de paysans. (…) On leur apprend à obéir à tous les ordres et à toutes paroles du seigneur de leur terre qui leur donnera toutes les joies du Paradis. (…) Le Prince donne alors à chacun un poignard d’or et les envoie tuer quelque princes de son choix.

C’est par ces mots angoissants qu’en 1175, un émissaire de l’Empereur Germanique Frédérique  Ier en voyage en Egypte décrit la non moins tristement célèbre « secte » qui terrorisera le Moyen-Orient des premières croisades et que beaucoup connaissent  aujourd’hui sous le nom de Secte des Hashshashins.

Quelle est cette communauté qui jouit malgré elle d’une si sombre réputation, et que la ferveur et la haine de ses ennemis ont rendu coupable des plus grands assassinats de l’histoire des guerres saintes et du monde musulman ? Ces hommes sont ils vraiment le reflet du portrait dépeint par leurs détracteurs, des fanatiques prêts à tout pour accéder aux portes du Paradis ? Cachés dans leur forteresse d’Alamût, les hommes de la montagne, fumeurs de Hachisch, semblent dissimuler bien des secrets.

Beaucoup de colportage et de fausses accusations ont contribué à forger leur image si malsaine, même si ces rumeurs sont loin d’être dénuées de tout fondement. A travers cet article, nous vous proposons de découvrir, ou de redécouvrir, les faits historiques et les savoirs occultes de la secte mystique des Ismaéliens Nizârites, ces combattants de l’ombre qui nous ont légué un nom emplit d’effroi : assassin.

Hassan Ibn Al-Sabbah, le vieux de la montagne

Un homme est à l’origine de cette communauté ismaélienne qui voit le jour au sud de la mer Caspienne au XIème siècle : Hassan Ibn Al-Sabbah, qu’on surnomme aussi « le vieux de la montagne ». Il est né en Perse (actuelle Iran) au sein d’une famille chiite vers 1036 où il acquiert une profonde ferveur à l’étude de l’Islam. Très jeune, et n’étant plus satisfait de la doctrine duodécimaine, courant principal du Chiisme transmit par son père, il s’intéresse à l’étude des multiples courants de l’Islam chiite et découvre l’Ismaélisme[1]. A l’âge de 35 ans et après avoir étudié auprès du Da’ i (prédicateur) Amîra Darrâb, Fatimide[2] et par conséquent ismaélien, il se convertit à cette foi dont il va se faire l’un des plus passionnés défenseur. Parallèlement, il développe une profonde animosité envers le  sunnisme et une haine de son représentant en Perse, le Sultanat Seldjoukide[3]. Cette rancœur n’est pas peut-être pas étrangère à la trahison de son vieil ami d’étude, Nizâm al-Mulk, qui aurait renié un pacte qui l’unissait à Hassan dans la foi chiite en devenant le Vizir[4] du Sultan seldjoukide Alp Arslan, puis de son fils Malik Shah. Mais cela reste une légende et nous n’avons aucune source historique pour le vérifier.

En 1078, Hassan part pour l’Egypte, fief des Fatimides, dans un voyage qui va radicalement changer le sens de sa vie. Il y rencontre le Calife, l’Imam Al-Mustansir Billâh, qui le traite avec beaucoup de reconnaissance et en lequel Hassan voit un maitre spirituel incontesté. C’est également au Caire qu’il fait la connaissance de Nizâr, l’héritier de la dynastie fatimide, celui qui deviendra la clé de voute de son combat. Il y restera près de 18 mois à perfectionner en profondeur les théories ismaéliennes en étudiant au Dar Al-Hikma, la plus grande madrasa[5] du monde musulman. Cependant, de par sa proximité avec le Calife, il commence à critiquer la corruption qui infeste la cour d’Al Mustansir. Se faisant de nombreux ennemis et menacé d’arrestation, il est contraint de quitter l’Egypte en 1080 pour retourner dans sa contrée natale, en Perse. Chemin faisant, il enseigne les préceptes de l’ismaélisme dans les régions qu’il traverse, s’entoure de disciples et se met au service d’Abd Al-Malik ben Attash, Da’ i chargé de la prédication ismaélienne en Perse. Il accomplit de nombreuses missions pour son compte.

Inquiété par cette agitation qui menace la paix sunnite de l’empire seldjoukide, Nizâm al-Mulk ordonne l’arrestation d’Hassan i-Sabbah à Rayy (Téhéran) mais celui-ci réussi à en réchapper, probablement averti de ce complot qui le visait. Il réussit à se cacher dans la région montagneuse du Daylam, au sud ouest de la Mer Caspienne. Là, il jette son dévolu sur une forteresse mythique, un nid d’aigle perchée au sommet d’une montagne qui culmine à 2.100 mètres et réputé imprenable : Alamût. Quand il y entre en septembre 1090, anonymement, Alamût est gouvernée par un chef chiite du nom d’Hussein Mahdî. Il s’installe dans une demeure et progressivement, il va convertir toute la population d’Alamût et du Daylam à l’Ismaélisme. Alors que Mahdî perd toute autorité et est contraint de quitter la forteresse, Hassan Ibn Al-Sabbah proclame qu’Alamût sera désormais le Dar al-Hijra, l’ultime refuge des chiites ismaéliens. C’est ainsi qu’Hassan, sans verser une goutte de sang, fait de sa forteresse la capitale d’un véritable état chiite ismaélien, vivant parfois au grand jour, parfois dans la clandestinité, et dont les légendes alimentent encore le folklore.

L’origine de la secte des Assassins

Alors qu’Hassan aspire à faire de sa « capitale » nouvellement acquise une véritable citadelle et renforce à la fois les fortifications et les sources d’approvisionnements de sa forteresse, la nouvelle de la prise d’Alamût arrive aux oreilles du Sultan Seldjoukide Malik Shah. Inquiété par la menace Ismaélienne, il envoie tout d’abord une délégation diplomatique à Alamût, sans succès. La même année, Malik Shah perd patience et envoie une armée conduite par Turun Tash marcher sur Alamût. Les assauts sont incessants mais Hassan et ses hommes résistent, encouragé par un message du Calife Al-Mustansir qui proclame qu’Alamût est la ville de la « bonne fortune » et qu’elle ne peut tomber.

Après plusieurs semaines, le siège est enfin levé. Hassan est soulagé mais sait que les attaques qu’il a subit ne sont que les prémices d’un conflit de plus grande envergure. Furieux de l’échec de ses troupes, Malik Shah fait appel au Calife Abbasside[6] de Bagdad pour lui prêter main forte. Deux ans leur seront nécessaires pour envoyer un nouveau contingent, avec cette fois-ci pour but d’annihiler définitivement la menace ismaélienne qui pèse sur la Perse. Ce que les seldjoukides, et plus particulièrement Nizâm al-Mulk, ignorent encore, c’est que durant la trêve involontaire offerte aux Ismaéliens d’Alamût, Hassan n’a pas attendu patiemment. Sachant que ses troupes ne font pas le poids contre les plus puissantes armées du monde musulman, il adopte une autre stratégie : la terreur.

En effet, alors que Nizâm al-Mulk conspire pour sa chute en menant une véritable guerre idéologique anti-ismaélienne, Hassan, de son côté, recrute de nombreux partisans pour former un corps d’élite dont le but sera d’accomplir la mission de Dieu en terrassant ses ennemis. Ces élus sont les feddayins, des hommes dévoué corps et âmes à leur maître, et dont l’histoire nous parviendra sous un nom à la bien plus triste réputation, celle des Hashshashins. Enfermé dans ses appartements, constitués d’une chambre et d’une bibliothèque, qu’il n’a quittés qu’en de très rares occasions, Hassan prépare ceux qui vont exécuter ses missions d’assassinats politiques, bien souvent au prix de leurs propres vies.

Deux ans seulement après le premier assaut, les forces Seldjoukides sont prêtes à envahir Alamût et à en finir une fois pour toute avec Hassan et ses sbires. Cependant, un événement va faire basculer les plans d’invasion de la forteresse. En octobre 1092, Nizâm al-Mulk, Grand Vizir de l’Empire Seldjoukide et meilleur ennemi d’Hassan, meurt assassiner dans sa propre résidence. Les sources n’indiquent pas si l’assassin de Nizâm est mort en proférant cet acte, et nous ne savons pas non plus avec certitude que la secte des Hashshashins soit à l’origine de ce meurtre. Ce qui est sûr en revanche, c’est que le Vizir s’était fait de nombreux ennemis et qu’un complot politique pourrait être la cause de sa disparition. Quoi qu’il en soit, les méfaits attribués aux Hashshashins ne s’arrêtent pas là.

Seulement trente cinq jours après Nizâm, le Sultan Malik Shah Ier meurt à son tour, également assassiné.  La panique s’empare alors de tous les habitants de l’empire qui est ébranlé par les querelles de successions et la guerre civile. Partout, jusque dans les rues d’Ispahan, on raconte qu’un groupe d’Ismaéliens s’introduit dans les demeures pour torturer ses occupants. La tactique d’Hassan avait fonctionnée, Un mythe était né.

Nizâr, le fils maudit

Un autre fait historique capital va marquer la naissance de la secte d’Alamût et forger à jamais la foi d’Hassan et de ses fidèles. Le 24 décembre 1094, le 8ème Calife Fatimide et 18ème Imam Ismaélien, Al-Mustansir Billâh, s’éteint après 59 ans de règne, le plus long qu’est jamais connu le monde musulman. Hassan perd alors son père spirituel et se retrouve confronté à une guerre de succession qui va voir s’affronter les deux fils d’Al-Mustansir. L’ainé s’appelle Nizâr, un homme hautement spirituel et loyal, héritier au trône de son père qui l’avait désigné comme tel de son vivant.

Le plus jeune quand à lui, Al-Musta’li, voit sa candidature soutenue par le vizir Al-Afdhal, puisqu’il est plus enclin que son frère à appliquer les politiques des hauts fonctionnaires de l’empire. A la mort d’Al-Mustansir, c’est Al-Musta’li qui prend le pouvoir, aidé du vizir qui, par un habile jeu de mensonges et de faux témoignages, réussi à légitimer le frère cadet. Nizâr se rebelle alors, estimant que son trône lui a été usurpé. Il s’enfuit à Alexandrie où il sait que le gouverneur, ami de longue date, partage son opinion.

Cependant, il n’a pas oublié sa rencontre en 1078 avec celui dont il sait maintenant qu’il est le dernier rempart ismaélien au cœur de l’ennemi seldjoukide : Hassan Ibn al-Sabbah. Hassan avait ouvertement témoigné son affection et son soutien au jeune Prince lors de son voyage au Caire, ce qui lui avait notamment valut d’être menacé d’arrestation. C’est sans hésiter qu’Hassan rejoins la cause de Nizâr et lui affirme son soutien en Perse.

Malheureusement, Toute l’aide d’Hassan n’y fait rien et Nizâr est capturé par les armées de son frère et emprisonné au Caire. Il y meurt assassiné en 1097, probablement emmuré sur ordre d’Al-Musta’li. Son fils est également tué mais son petit fils Al-Muhtadî aurait échappé au massacre et conduit à Alamût pour y être gardé en sécurité. Hassan aurait l’aurait élevé dans la plus pure tradition ismaélienne afin de perpétuer l’héritage de celui qui pour lui était le vrai successeur d’Al-Mustansir.

Les ismaéliens, malgré le fait qu’ils partageaient pour la plupart les opinions et les choix d’Hassan, refusèrent de le suivre. C’est ainsi qu’un schisme apparu au sein de cette communauté. D’une part, les partisans radicaux de Nizâr, que constitue les habitants d’Alamût et fidèles d’Hassan, qui deviendront alors les Ismaéliens Nizârites. D’autre part, les autres membres de cette communauté, la majorité en fait, qui garderont leur nom initial d’Ismaéliens.

Ekmakon pour nao-org.com



[1] L’Ismaélisme est la branche du chiisme née de la crise politico-religieuse survenu à la mort du 6ème Imam, héritier de la foi chiite, Jafar al Sadiq. Son fils ainé, Ismaël, héritier spirituel, est décédé avant lui et son frère Musa Al Kazim prend le pouvoir. Seulement, beaucoup disent qu’Ismaël n’est pas mort mais qu’il a été occulté, et ses partisans, les ismaéliens, attendent le retour du Mahdi qui doit les guider sur la voie du Paradis. Cette doctrine est le fondement de l’ismaélisme qui proclame sa foi en l’imamat, croyance selon laquelle l’Imam, qui doit rester caché, est investit par Allah d’une sagesse lui permettant d’enseigner le Bâtin, le sens ésotérique du Coran et de permettre à ses disciples d’accéder au Paradis.

[2] La dynastie Fatimide est issu de la secte chiite des ismaéliens et à régner sur un territoire s’étendant de l’Ifriqiya (actuel Maghreb) aux sables du désert saoudien et sur les Etats Latins de 909 à 1171. Son fondateur est le Calife Ubayd Allah al-Mahdi.

[3] La dynastie Seldjoukide est issue d’une tribu turque sunnite qui régna sur l’Asie Mineure et la Perse de 1037 à 1194. Son fondateur est le Sultan Toghrul-Beg

[4] Le titre de Vizir est celui d’un haut fonctionnaire qui assistait les monarques du monde musulman dans des charges équivalentes à celles de ministre. A l’époque ottomane, le Grand Vizir est l’équivalent du premier ministre.

[5] Académie coranique

[6] La dynastie Abbasside est un califat sunnite qui régna sur le monde musulman de 750 à 1258. A son apogée, l’empire s’étend de l’Ifriqiya à la Perse, mais l’émergence de nouveaux pouvoirs (fatimides, bouyides, seldjoukides) réduise son territoire au Califat de Bagdad et de l’actuelle Irak (à partir du Xe siècle). Son fondateur est le Calife Abû al-`Abbâs As-Saffah.

 

 

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