La théorie du cerveau religieux

En observant les flux neuronaux de moines bouddhistes en méditation et de nonnes chrétiennes en prière, deux chercheurs américains, Eugene d’Aquili et Andrew Newberg, neurologues à l’université de Pennsylvanie, ont démontrés qu’extase mystique et conscience cosmique correspondaient à un processus cortical précis, mettant hors circuit la zone du néocortex qui permet de distinguer le soi du non-soi.

Un moine Zen en méditation devant un jardin Zen

Au lieu d’en tirer une vision sceptique, à la Monod ou Changeux, réduisant la spiritualité à un épiphénomène halluciné, ces chercheurs en concluent au contraire que la démarche religieuse est une nécessité inscrite dans les fibres mêmes de notre système nerveux central. Cette recherche vient de déboucher sur un livre passionnant, où les deux savants racontent leur aventure et développent une « biologie du religieux » (Pourquoi Dieu ne disparaît pas, André Newberg et Eugene d’Aquili, éd. Sully).

A priori, la démarche pouvait paraître présomptueuse, voire bouffonne : prétendre étudier l’extase mystique ou l’état de méditants ayant atteint la “conscience cosmique”, en observant des cerveaux ! Mais la science neuronale atteint désormais une finesse qui rend ce genre de démarche légitime. Le nom exact de la zone du cerveau qui se retrouve « en roue libre » (coupée de toute information venue des sens) pendant une méditation ou une prière intense est le « cortex pariétal supérieur arrière ». Pour pouvoir se faire comprendre du grand public, les deux chercheurs américains ont rebaptisé cette zone « aire associative pour l’orientation » (AAO).

En termes simples, l’AAO a pour fonction de tracer une séparation précise entre l’individu et le reste de l’univers. Entre le soi et le non-soi. À un niveau microscopique, c’est une mission un peu similaire que remplit le système immunitaire, chargé de chasser les intrus qu’il ne reconnaitrait pas comme faisant partie du « soi ». L’AAO, elle, fonctionne au niveau macroscopique, notamment pour guider nos déplacements. Les gens qui ont eu l’AAO endommagée ont de grandes difficultés à se mouvoir dans l’espace. Quand ils s’approchent de leur lit, par exemple, leur cerveau est si dérouté par les changements constants qui interviennent dans les calculs des angles, des profondeurs et des distances que le simple fait de s’allonger devient un défi. Les malheureux ratent leur lit et tombent par terre. Et s’ils parviennent à poser leur corps sur le matelas, ils ne peuvent que se blottir maladroitement contre le mur.

Pour remplir sa fonction, l’AAO dépend d’un flux constant d’impulsions nerveuses provenant de chacun des organes sensoriels du corps. À chaque moment de notre vie, l’AAO trie et traite ces impulsions pratiquement dans l’instant, assurant une quantité de travail absolument stupéfiante, à des taux de charge et à des vitesses qui épuiseraient les circuits d’une douzaine de superordinateurs !

Que se passe-t-il donc quand une personne entre en méditation ? Son AAO travaille aussi durement que toujours, mais le flux d’informations sensorielles qui l’alimente d’habitude se trouve soudain bloqué. Or, si l’AAO n’a aucune information sur laquelle travailler, elle n’a d’autre choix que de “percevoir” que le soi est désormais sans fin et qu’il se trouve en étroite interdépendance avec tout ce (et tous ceux) que le mental ressent. Cette perception est ressentie comme totalement et indiscutablement réelle – et rien ne permet de dire qu’elle ne l’est pas.

C’est exactement ainsi que des générations de mystiques orientaux ont décrit les points culminants de leurs activités méditatives, spirituelles et mystiques. Selon les termes des Upanishads hindous :

Comme les fleuves coulant vers l’est et l’ouest
Fusionnent dans l’océan et s’unifient à lui,
En oubliant qu’ils avaient jamais été des fleuves individuels,
De même toutes les créatures perdent leur nature individuelle
Quand elles fusionnent enfin.

Huit méditants tibétains ont participé à la principale étude par imagerie cérébrale. Dans presque tous les cas, les scanographies ont montré un ralentissement identique de l’activité de l’aire de l’orientation, aux moments culminants de la méditation. Par la suite, l’expérience a été étendue à plusieurs moniales franciscaines en prière. Et les scanographies ont révélé des changements similaires pendant les moments religieux les plus intenses des sœurs. En revanche, à la différence des moines bouddhistes, qui se sentaient « un avec le cosmos », ces dernières tendaient à décrire ce moment sous la forme d’un sentiment tangible de proximité avec Dieu et de « fusion en Lui ». Leurs explications répétaient celles des mystiques du passé, dont celles de la sœur franciscaine Angelica de Foligno du XIIIème siècle : « Combien grand est la pitié de celui qui a réalisé cette union… J’ai possédé Dieu si complètement que je n’étais plus dans mon état habituel d’avant, mais que je fus conduite à trouver une paix dans laquelle j’étais unie à Dieu et que j’étais satisfaite de tout. »

Vers une « biologie de la foi » non réductionniste ?

Faisant preuve d’une grande curiosité et d’une vivacité d’esprit rare, d’Aquili et Newberg se sont aussi intéressés aux pratiques rituelles des cultures anciennes, cherchant à trouver un rapport entre l’émergence du comportement rituel et l’évolution du cerveau humain. Ils ont découvert qu’il existait beaucoup d’informations pertinentes sur le rapport entre les rituels religieux et le cerveau, mais que très peu de ces informations avaient été triées ou synthétisées en une structure cohérente.

Pourtant, au fur et à mesure qu’ils passaient en revue des montagnes de données sur l’expérience religieuse, les rituels, et la science du cerveau, des pièces importantes d’une forme de puzzle ont fini par s’assembler et à faire apparaître des modèles ayant un sens. Peu à peu, ils ont donc formulé l’hypothèse suivante : tout semble indiquer que l’expérience spirituelle, à sa racine, est intimement tissée dans la biologie humaine. La réalité biologique elle-même nous obligerait, en quelque sorte, à laisser émerger de nous une dimension spirituelle. Tout se passerait comme si, avec l’espèce humaine, les combinaisons neuronales avaient atteint un niveau de complexité tel que le système nerveux s’autoriserait en quelque sorte à dépasser les informations sensorielles, pour accéder à un « au-delà » des apparences que rien de scientifique – selon d’Aquili et Newberg – n’autoriserait à disqualifier, ni même d’ailleurs à définir.

En vingt ans de travaux, les deux neurologues ont atteint des résultats si encourageants qu’ils ont peu à peu étendu leur problématique à des questions comme : les êtres humains sont-ils biologiquement obligés de créer des mythes ? Quel secret neurologique se cache derrière le pouvoir du rituel ? Les visions et les inspirations transcendantes des grands mystiques religieux sont-elles basées sur des illusions mentales ou émotionnelles, ou sont-elles le résultat de perceptions sensorielles cohérentes formées par le fonctionnement neurologique correct d’esprits sains et sensés ? Des facteurs évolutionnistes tels que la sexualité et l’accouplement peuvent-ils avoir influencé les développement biologique de l’extase religieuse ? Etc. Mais, inexorablement, une question récurrente a de plus en plus recouvert toutes les autres : venait-on ainsi, oui ou non, de découvrir la racine biologique commune de toutes les expériences religieuses ? Et si c’était le cas, que pourrait nous dire cette compréhension sur la nature de l’urgence spirituelle ?

Notre cerveau nous contraint-il au voyage intérieur ?

Un sceptique pourrait insinuer qu’une origine biologique de toutes les aspirations et toutes les expériences spirituelles, y compris le désir ardent et universel des hommes d’entrer en contact avec « quelque chose de divin », pourrait être expliqué comme étant une illusion provoquée par des ratés chimiques d’un paquet de cellules nerveuses.

Mais, selon les deux chercheurs américains, les nouvelles générations de scanographies laissent entrevoir une autre possibilité. Chez les humains en méditation ou en prière, l’AAO fonctionne de façon inhabituelle certes, mais pas incorrectement du tout. Autrement dit, ce que le neurologue curieux observe d’eux sur l’écran de l’ordinateur de son scan pourrait être la preuve (en couleur !) de la capacité du cerveau… à rendre réelle l’expérience spirituelle. Comme si la démarche scientifique inversait soudain la logique matérialiste – jusqu’ici anti-spirituelle – et en faisait au contraire une voie d’accès immanente vers la mystique.

Après des années d’études scientifiques, avec une attention scrupuleuse portée aux résultats, Gene d’Aquili et andrew Newberg croient en effet qu’ils ont mis le doigt sur la preuve de l’existence d’un processus neurologique qui a évolué pour nous permettre, à nous humains : de transcender l’existence matérielle, de connaître la partie la plus profonde et la plus spirituelle de nous-mêmes, nous la faisant percevoir comme une réalité absolue et universelle, nous reliant à tout ce qui existe, d’entrer en contact avec cette réalité.

Gene d’Aquili est mort avant que le livre relatant ses recherches n’ait pris forme. Dans l’introduction à ce livre, son jeune et brillant collègue écrit :

« Les contributions de Gene me manquent cruellement. C’est lui qui m’a encouragé à marquer de l’intérêt pour l’étude du rapport entre le mental et l’esprit, et à considérer avec un regard neuf le paysage convoluté de cet organe miraculeux qui se cache à l’intérieur de nos crânes. Le travail que nous avons effectué ensemble m’a forcé à maintes reprises à reconsidérer mon attitude fondamentale vis-à-vis de la religion, et aussi mon attitude par rapport à la vie, la réalité, et même le sentiment de moi-même. Ce fut un voyage de métamorphose, un voyage de découverte de soi, vers lequel je crois que notre cerveau nous contraint. C’est un voyage dans les mystères les plus profonds de l’esprit, au centre même du soi, et qui commence par cette question simple : comment le cerveau nous dit-il ce qui est réel ? »

Ajouter un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *