La Possession aujourd’hui

Le phénomène de possession est un phénomène complexe et subtil qui se particularise par son ambiguïté et qui relève, suivant qui le décrit, de la psychopathologie ou du paranormal. Par conséquent, il est très difficile, voir tendancieux de donner une seule définition ou description de la possession. Dans les dictionnaires, le Larousse ou le Nouveau Petit Robert que nous avons consultés, les définitions sont données selon le point de vue, religieux ou psychiatrique. Ces deux points de vue sont très présents dans la représentation courante de la possession.

Séance d’exorcisme hebdomadaire du dimanche et lundi après-midi aux bâtiments des plus atteints.

Cependant, à ces deux points de vue, il faut en ajouter un troisième, le point de vue culturel, propre à l’anthropologie, l’ethnologie ou l’ethnopsychiatrie (Ellenberger, 1994 ; Hell, 1999 ; Juranville, 1997 ; Lapassade, 1997 ; Nathan, 1986). Ainsi, pour éviter toutes sortes de confusions, nous proposons de bien séparer ces trois regards.

Par ailleurs, nous avons observé, dans notre entourage (surtout chez les Européens), une sorte de préjugé ou peut être un manque d’information concernant le phénomène de possession. Beaucoup pensent que le phénomène de possession est lié à un problème de culture et de civilisation, qui touche plutôt les individus vivant dans un pays non civilisé, ayant un état d’esprit primitif et barbare, et que par conséquent, l’homme moderne, rationnel et civilisé n’est pas concerné. Pour éclaircir d’emblée ce malentendu, nous voudrions présenter deux témoignages, exprimés par deux exorcistes différents au cours de nos entretiens. Le premier est un prêtre catholique, responsable de l’exorcisme du diocèse de Lyon (France). Ce prêtre a reçu, entre 1997 et 2005 (soit pendant huit ans) 1800 demandes d’exorcismes, uniquement dans son diocèse. Certes, les 1800 cas ne sont pas des cas de possession selon les critères de l’Eglise. Évidemment, ce prêtre a effectué seulement 15 « grands exorcismes » sur les 1800 demandes. Pour les autres, il a fait, selon son expression « le petit exorcisme » ou « la prière de délivrance ». Toutefois, ce qui nous importe ici est le nombre de demandes. Ces gens sont venus chercher une réponse autre que la psychothérapie et la prise en charge psychiatrique pour trouver une solution à leur trouble, à ce que je considère comme leur maladie mentale. Ce phénomène n’est pas propre à Lyon. Avec un peu moins de demandes, mais dans la même situation, le Prêtre exorciste de Toulouse nous a confié au téléphone qu’il est très sollicité par des personnes qui se croient possédées. Le deuxième témoignage est celui d’un guérisseur laïc (croyant, catholique) qui travaille beaucoup avec des sujets qui se croient possédés. Ce guérisseur laïc a effectué en dix ans, environ 20 exorcismes sur les 700 demandes qu’il a reçues. Au-delà de la différence sur les critères de diagnostic, qui est l’une des problématiques que nous voudrions aborder dans cette recherche, il nous semble fondamental de souligner que le sentiment d’être « habité » par un « esprit » ou un « autre » est devenu de plus en plus fréquent. D’après les renseignements que nous avons pu récolter lors de nos entretiens, les personnes qui croient « être possédées » sont des individus normaux, instruits, civilisés, contrairement à l’idée reçue qui fait l’amalgame entre « possession » et « esprit primitif ». Un autre point doit être mentionné. S’il existe un encadrement très strict au niveau du diocèse, pour les exorcistes catholiques (Marion, 1996), ce n’est pas le cas pour les autres. Face à un individu perdu ou une famille désemparée, certains exorcistes profitent de la situation pour dominer, manipuler, extorquer de l’argent, ou même maltraiter la personne (Barros-Ferreira, 1982). Il est donc nécessaire d’insister sur le fait que le phénomène de possession constitue un problème réel, et que ce phénomène existe aussi en Europe, dans ce monde « civilisé ».

Exorcisme pendant la Renaissance

Au-delà de ces trois points de vue que nous avons signalé, il nous semble important de donner un éclairage plus marqué sur les sujets concernés par la possession aujourd’hui. Tout d’abord, il existe, pour des raisons culturelles ou religieuses des hommes ou des femmes qui croient être possédés, mais qui ne sont pas forcement « malades » ou perturbés par la possession. C’est le cas par exemple dans le groupe évangélique protestant, où la présence du Saint Esprit est très recherchée. Cela se traduit souvent par « le don des langues ». Dans cette pratique, « la glossolalie » (le parler en langues) accompagné d’un dédoublement de personnalité ou de transe entre dans le cadre de la pratique religieuse (Sullivan, 1990). Ce sont des hommes et des femmes « normaux » qui se laissent volontairement emporter par le mouvement le temps d’un culte. Cette forme de possession, avec un certain degré d’altération de l’état de conscience ou non, n’est pas notre objet d’étude. Malgré la présence de ce qui pourrait être un état de possession, ces hommes et ces femmes ne souffrent pas de cette situation. Ils ne sont pas perturbés, ni dans leur vie sociale, ni dans leur vie professionnelle. C’est aussi le cas dans le culte ou des cérémonies « animistes » où l’état se possession fait partie du rituel de la cérémonie. Dans ces cas, la possession n’a rien d’une maladie, et ne constitue pas une source de souffrance ou de perturbation pour la vie sociale ou professionnelle de l’individu.

D’autre part, bien que différents regards puissent être portés sur la possession, il est difficile d’enfermer le sujet dans une catégorie qui ne ressortit qu’à un seul de ces trois points de vue. S’il est vrai que la croyance et la culture de l’individu jouent un rôle très important, aussi bien dans la représentation mentale qu’il va avoir du phénomène de possession, que dans la manière dont il va décrire la possession, il faut souligner que le sujet n’adopte pas un point de vue spécifique. Il est à la fois intellectuel (rationnel, cartésien, cultivé, etc.), croyant (catholique, musulman, protestant, etc.), mais aussi attaché à une culture qu’il a de par son origine, ou qu’il a adoptée dans son parcours de vie. L’immigration, la colonisation, le voyage, la lecture, le désir des missionnaires à christianiser les primitifs, tout cela a contribué au fait que la représentation de la possession, chez celui qui se croit possédé, ne traduit pas forcement un point de vue précis et spécifique. C’est pourquoi, si nous avons adopté un point de vue clair et précis en tant que psychologue et chercheur, et que nous nous plaçons du point de vue psychopathologique et psychiatrique pour bien définir notre champ d’études, nous allons laisser aux sujets une liberté totale pour décrire la possession selon leur point de vue, et nous transmettre ainsi leur représentation.

Ainsi, à travers les entretiens que nous souhaitons effectuer avec des personnes qui se croient possédées, des membres de leur famille ou les exorcistes qui travaillent avec ces individus, nous voulons vérifier les différents critères de diagnostic de la possession et mettre en évidence les points communs de ces critères. Nous voudrions décrire objectivement le point de vue qu’a le sujet sur sa possession, le comparer à celui de ses proches, et à celui de l’exorciste, en mettant l’accent sur les symptômes et le tableau clinique.

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