Japon des Dieux, Japon des Hommes

Un mot caractérise le Japon : la continuité. Le Japon primitif, le Japon féodal et le Japon moderne sont infiniment dissemblables et, pourtant, des liens sacrés unissent ces différents Japon ; une même continuité, un même souffle qui se perd à l’origine des temps, semblent faire de ces îles aux antipodes des mondes une terre choisie des dieux, une terre où les dieux continuent de vivre. Le Japon présente, en effet, ce privilège unique d’être le seul pays au monde où l’Empereur régnant appartienne à une seule et même dynastie ; cette dynastie, visible jusqu’aux environs de deux mille ans avant notre ère, se perd ensuite dans la mythologie qui la relie directement aux dieux Izanagi et Izanami, créateurs de tout ce qui existe : les cieux, la terre, les hommes.

Torii flottant du temple d'Itsukushima

De plus, cet empire est toujours une théocratie ; L’Empereur, descendant direct des kami, est le premier prêtre shintoïste du Japon. C’est lui qui offre les prémices de la récolte de riz à la déesse du soleil, Amaterazu. Cela se fait dans le plus grand secret, dans deux petits temples construits expressément pour cela dans les jardins du palais impérial. Et c’est là que l’Empereur attire sur le Japon la bénédiction de tous les kami. L’Empereur descend, par ailleurs, directement d’Amaterasu (déesse du soleil), la plus grande divinité du panthéon shintoïste.

C’est tout au moins à elle que se trouve reliée la dynastie de Jimmutenno, premier empereur du Japon. Cette filiation directe et intouchable de l’Empereur a certainement été à l’origine de toutes les autres filiations qui, dans tous les domaines (religieux, artistique, guerrier), caractérise la pensée japonaise. De cette manière, des transmissions très anciennes sont parvenues à travers les siècles, enveloppées d’un secret qui subsiste bien souvent encore. Ou bien, quand il n’y a pas de secret, l’identité de la fonction et de l’homme ne suscite plus de discussion tant elle paraît n’être qu’une seule et même indiscutable chose.

Citons, parmi d’innombrables exemples, le Guji (ou grand prêtre) du mont Aso – le plus grand volcan du Japon – qui se nomme Aso et officie dans le temple Aso. On est prêtre dans sa famille depuis deux mille ans. La montagne, le temple et le prêtre sont une seule et même entité. C’est sans doute là que l’on commence à entrevoir la puissance et la magie du shinto d’hier et l’explication du Japon d’aujourd’hui.

Le mot shinto signifie la voie des dieux, ou le chemin vers Dieu. En dernière analyse, on pourrait aussi le traduire par le chemin qui vient de Dieu , car l’association de shin : Dieu ou les dieux, et de to : chemin, voie, ne précise pas le sens de la liaison entre les deux termes.

Toutefois, le mot shinto n’apparaît qu’au Vème siècle. Devant l’influence naissante du bouddhisme au Japon, on jugea nécessaire de définir l’ancienne religion, et c’est ainsi que l’on dénomma shinto l’ensemble des pratiques cultuelles ancestrales. Jusque-là, les Japonais vénéraient les kami, c’est-à-dire les innombrables formes de la Manifestation, différenciée à travers ses multiples aspects, sous le nom de myriades de kami.

Il est extrêmement difficile, pour nous Occidentaux, de comprendre ce qu’est un kami. Il n’existe aucun mot qui puisse le traduire de manière satisfaisante dans notre langue. Un essai de définition a nécessité plus de cinquantes pages d’explications. Disons que tout ce qui existe est digne de vénération et qu’est kami tout ce qui est digne de vénération… Le couple divin Izanagi et son épouse Izanami qui créèrent les cieux, le monde et les hommes, sont des kami. Une montagne, une chute d’eau, un arbre peuvent être des kami, et de même, un homme remarquable, un grand guerrier, peuvent devenir des kami après leur mort. Ce polythéisme est pour nous déconcertant, et notre réaction consiste très vite à classer le shinto parmi l’une des nombreuses religions animistes, ce qui est une grave erreur.

On considère généralement le shinto comme une « religion laïque ». Dans une large mesure, l’esprit japonais pose Dieu et retient le transcendant. Tant et si bien que la notion métaphysique que nous trouvons d’emblée dans notre religion monothéiste n’apparaît pas dans le shinto couramment pratiqué par les quatre-vingts millions de Japonais. Pourtant, cette armature métaphysique et même ésotérique existe très fortement. Le couple créateur Izanagi et Izanami n’intervient en effet, dans l’ordre de la création, qu’à la huitième place. Les sept premiers degrés nous conduisent au créateur absolu, le Maître du centre du ciel, Verbe créateur de l’Univers. Ces sept premiers stades et leur étude forment ce que l’on appelle le koshinto ou shinto ancien, auquel s’intéresse une infime partie des Japonais.

. Renouveau et Purification .

Ce sont en général des prêtres et des savants qui se réfèrent aux principes métaphysiques du shinto. Le Japonais, en général, préfère, lui, s’intéresser à ce qu’il peut percevoir et pressentir directement.

C’est là un trait fondamental et sans doute l’un des secrets pour comprendre le Japon. L’esprit occidental est dualiste ; l’esprit japonais, au contraire, ne comprend rien au dualisme, il parvient à l’Un à travers le multiple ; le fond est identique à la forme, il ne peut y avoir d’opposition. Les deux mots forts du shinto sont : ici et maintenant. C’est, devant notre transcendance, le principe d’immanence ; c’est, au lieu d’insister sur l’opposition entre la nature faible de l’homme et la divinité intouchable de Dieu, l’accent mis sur la relation entre l’homme et dieu. Il n’y a pas d’aspiration spirituelle,mais adéquation du divin à l’homme et de l’homme au divin.

C’est sans doute pourquoi le shinto qui vénère d’innombrables kami offre un culte d’une simplicité extrême, des temples qui, contrairement à toutes les autres religions du monde, sont infiniment nus et dépouillés. On n’y trouve que du simple bois, du papier et de la pierre (par contre, les cérémonies shinto exceptionnelles ne manquent pas d’un certain faste). La même simplicité se retrouve dans l’enseignement religieux, dépourvu de toute forme compliquée de théologie ou de dogme.

La philosophie du shinto, qui s’exprime à travers son livre mythologique, le Kojiki (jouant un rôle analogue à notre Bible), insiste surtout sur la reconnaissance de l’harmonie de l’univers et sur l’identité de l’homme avec l’univers. Cette harmonie englobe dans un seul Tout la matière animée et la matière inanimée, le visible et l’invisible. C’est le principe d’identité que l’homme est invité à approfondir.

Ici encore se signale un mode de pensée différent. Il n’existe dans le shinto aucun interdit de morale, aucune définition du Bien et du Mal. Il serait peut-être long d’envisager les acceptations et les nuances qu’une telle déclaration peut avoir. Disons que le shinto vénère la nature, et que dans la mesure où un homme est en harmonie avec la nature, il ne peut faire que le bien. Faire le mal, c’est donc se couper de la nature, vouloir son propre mal, à la manière d’un enfant qui aurait le pouvoir de couper le cordon ombilical le reliant à sa mère alors qu’il est encore dans le ventre maternel. Autrement dit, le Bien est naturel et si des forces néfastes entravent ce Bien, il faut se purifier des choses mauvaises, et faire le nécessaire pour s’en délivrer.

C’est ainsi qu’apparaissent deux mots-clefs du shinto : renouveau et purification. Le renouveau est inscrit dans la respiration des saisons. Il commande la joie quand commence l’année nouvelle. Les innombrables cérémonies du Nouvel An, célébrées dans cent mille temples du Japon (dont vingt mille appartenant à des sectes non orthodoxes), donnent lieu à de très belles fêtes où la foule se presse par millions. Au temple Omiwa, près de Nara, les fidèles viennent chercher le feu sacré. Comme toutes choses, chaque année, le feu doit naître à nouveau, car le feu à l’image de l’homme s’est chargé de toutes les impuretés. A Omiwa, les prêtres shinto se rendent donc dans la montagne où, à l’aide d’un système de deux bois vivement frottés l’un contre l’autre, ils vont faire surgir une parcelle de braise suffisante pour faire jaillir la flamme vierge. Par milliers, les fidèles viendront chercher ce feu sacré à l’aide de petites mèches dans un bambou creux. Ils rallumeront au retour tous les feux de la maison. De même, toutes les décorations des temples, les jouets de l’année précédente, et maints objets personnels sont brûlés dans divers temples au sein d’immenses bûchers. Tout autour, les enfants, armés de grands bâtons, frappent le sol en tournant et en criant pour faire fuir les choses néfastes qui sortent du feu.

Ce n’est pas un hasard non plus si le shinto ne prête que peu d’importance à la figure des divers continents. Au-dessous de ces continents à la dérive, se trouve, cachée sous la mer, la terre commune aux îles et aux continents. Cette terre est le symbole de la durée et fonde, sinon l’éternité, du moins la continuité des choses. C’est pourquoi existe au Japon cette institution immuable qu’est la famille impériale.

Par contre, plus qu’aucune autre civilisation, le Japon a cultivé ce sentiment d’impermanence traduit dans la mythologie populaire par le fameux mythe du poisson namazu, un loup de mer gigantesque qui se trouve sous les îles de l’archipel nippon, dit le « monde flottant ». De là vient ce sentiment de fugacité de la vie, ce sentiment de l’existence précaire des choses, ce mépris de la mort. De là aussi, semble-t-il, le fait qu’ici le mot révolution a le sens d’adaptation. Sur cette terre instable, soumise aux tremblements de terre, aux typhons, aux catastrophes naturelles, ou venant de tous les fronts de mer, la vie doit continuer quoi qu’il arrive. L’entité du Japon, terre des dieux, investit la vie de chaque individu. Et la mort nécessaire de chaque individu, ou son sacrifice pour cette entité, est un hommage aux dieux.

Si bien que le Japonais n’a pas de destin personnel. C’est la manière d’assumer le réel qui crée le destin. « Pour être un saint au Japon, dit un grand prêtre shintoïste, Yamakage, il faut avoir une grande influence sur la vie réelle ». C’est sans doute pourquoi le génie du Japon a toujours été de savoir assimiler les cultures et les sciences quelle qu’en soit l’origine (chinoise, coréenne ou occidentale), sans perdre l’essentiel de ses propres traditions. L’aube du XXIe siècle se lève aujourd’hui sur un pays qui vivait à l’âge féodal voici à peine plus de cent ans.

C’est donc l’alliance de l’éternité et de l’éphémère. La loi dite d’Hagakure (du nom d’un auteur célèbre), dit que pour le guerrier, la mort est préférable à la vie, pour un amoureux, l’amour caché à l’amour assumé. Ainsi l’histoire du Japon est aussi l’histoire du durable et de l’éphémère, dans la mesure où derrière ces mots nous retrouvons le sens profond du renouveau et de la purification.

Nombre d’empereurs ont changé de capitale pour rebâtir ailleurs à partir de rien. Nombre de temples et de châteaux au Japon ont été détruits par le feu et reconstruits identiques à eux-mêmes maintes fois. C’est cette idée de renouveau qui a conduit, enl’an 800, un empereur à décréter que désormais le premier et le plus sacré des temples shinto, celui d’Ise, serait reconstruit identique à lui-même tous les vingt ans.

Cette reconstruction du temple est un événement qui concerne tout le Japon. Il faut, en effet, aller chercher les arbres au loin, dans une forêt spécialement conservée à cet effet et interdite à tous autres usages. Ces arbres abattus selon des rites religieux sont ensuite transportés au milieu de fêtes populaires qui les accompagnent durant tout leur parcours.

Sommairement construit en apparence, le temple d’Ise présente une architecture ancienne qui n’a été conservée jusqu’à nos jours que grâce à cette pratique sacrée de la reconstruction. Des équipes de charpentiers connaissant les vieux secrets de taille sont donc maintenues et formées à cette seule fin. Au moins une fois dans sa vie, tout Japonais vient faire un pèlerinage à Ise. On n’entre pourtant pas dans ce temple. Seuls quelques visiteurs que l’on veut exceptionnellement honorer sont conduits devant la porte sacrée du temple principal et peuvent la saluer à une dizaine de mètres.

Dans ce temple est conservé le miroir sacré d’Amaterasu, déesse du Soleil, à qui est dédié le temple. On raconte qu’un empereur, se jugeant indigne de posséder ce miroir dans son palais, demanda à l’une de ses filles d’errer avec le miroir à travers le Japon jusqu’à ce qu’Amaterasu indique elle-même le lieu où elle voulait demeurer. Au bout de vingt-cinq ans, la fille de l’empereur mourut et une autre prit la relève. Après cinquante années de pérégrinations, finalement Amaterasu désigna le lieu d’Ise, merveilleusement entouré de forêts, où elle est demeurée jusqu’ici.

Il semble que depuis des siècles personne n’ait vu ce miroir, enfermé dans plusieurs épaisseurs de coffres. Les filles de l’empereur sont par tradition les grandes prêtresses d’Ise. Elles veillent sur les quatre cents objets sacrés qui s’y trouvent (dont de merveilleux sabres) et qu’il est interdit de filmer ou de photographier sans leur permission expresse, plus que rarissime, il est vrai.

. Rites et Fêtes .

La prière shinto, ou norito, consiste à prononcer dans le langage noble le nom des kami. On ne demande, en effet, rien aux dieux, ils savent ce qui est nécessaire à l’homme. Il faut se concilier les dieux, les vénérer mais ne jamais rien leur demander, disait le sage Myamoto Musashi, le plus grand maître de sabre qu’ait jamais connu le Japon. Frapper des mains et saluer en s’inclinant est aussi prier. Après les norito et les offrandes aux kami (sake ou alcool de riz), eau, sel,poissons, légumes, fruits, le prêtre secoue après les prières des lamelles de papiers découpées, attachées au bout d’un bâton et nommées harai-gushi. C’est le geste, pour les dieux et pour les hommes, de la purification.

Nombre de ces fêtes concernent aussi les rites de purification. Dans tel temple, des flèches sont vendues ; portées à la maison, elles seront chargées de toutes les impuretés et brûlées en fin d’année au cours d’une cérémonie religieuse. Parfois ce sont les miko qui par leurs danses purifient les flèches que leur apportent les fidèles,ou encore on écrit ou dessine sur de petits papiers blancs ce dont on veut se délivrer. Ces papiers portés au temple seront ensuite jetés par les prêtres dans une rivière

. Un principe intérieur à l’homme .

On ne pénètre pas dans l’enceinte d’un temple shinto avant de s’être purifié les mains et la bouche avec l’eau qui coule d’une fontaine. De même,la pratique qu’ont maintes sectes du shinto d’immerger le corps entier dans la mer à l’occasion de la nouvelle année, prend ses origines dans le mythe du dieu Izanagi qui, revenant du monde souterrain, alla purifier son corps dans l’eau de mer. Ces rites de purification se pratiquaient à l’occasion d’une naissance ou d’une mort. Car, pour le shinto, la mort est créatrice d’impureté. C’est pourquoi le soin d’ensevelir les morts est laissé à la religion bouddhique. Le shinto ne s’intéresse, lui, qu’à la vie et à tous les âges de la vie. La vie terrestre est un heureux événement. C’est une satisfaction que désire l’esprit divin.

Le shintoïsme et le bouddhisme ont jusqu’ici fait une longue route ensemble au Japon. L’une et l’autre religion, après s’être interpénétrées au cours des siècles, au point de former le ryobu-shinto (ou mélange de shintoïsme et de bouddhisme) ont, depuis l’avènement de l’Empereur Meiji, voici cent ans, retrouvé chacune leur intégrité.

L’avenir de ces deux religions s’avère identique, la vitalité du shinto étant peut-être de résister mieux à l’érosion du temps et de l’ère moderne. Principe intérieur à l’homme, lien qui relie ses craintes, ses désirs et ses prières à toutes les manifestations visibles et invisibles de l’univers, le shinto s’offre à nous comme l’harmonie ou le souffle même des choses.

Un texte de Michel RANDOM

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